Richard Patry : « La France veut-elle être le pays de l’exception culturelle à l’envers ? »

Richard Patry au congrès de la FNCF 2020 ©Jean-Luc Mège

INTERVIEW – Voilà 234 jours que les salles de cinéma sont plongées dans l’obscurité. Un entracte qui tarde à se terminer, toujours sans calendrier de réouverture pour les lieux de culture. Pour le président de la Fédération nationale des cinémas français, cette situation « n’a que trop duré ».

Demain, cela fera un an qu’est intervenue la première fermeture des salles. Les exploitants sont entre colère, détresse, résignation… En tant que président de la FNCF, quel sentiment prédomine chez vous ?

L’incompréhension. Depuis le 15 décembre, nous ne comprenons pas. La décision du gouvernement est un choix politique. La France veut-elle être le dernier pays à rouvrir ses salles ? Être le pays de l’exception culturelle à l’envers ? Les cinémas rouvrent dans le monde entier et nous, pays qui a inventé le cinéma, qui est devenu la première industrie cinématographique d’Europe, aux talents et auteurs exceptionnels, nous ne rouvrons pas nos salles ? Et si nous n’avions pas lancé différentes actions, on ne parlerait toujours pas de nous ! Alors oui, il y a de l’incompréhension et de la détresse. Si l’on avait rouvert mi-décembre, avec des aides, on le serait encore aujourd’hui. C’est un immense gâchis.

Hier, avant d’être reçu par le ministère de la Culture, vous vous êtes adressé directement au président de la République, à travers une lettre ouverte publiée dans le Figaro.

Pour cet anniversaire, nous avons décidé de nous adresser au plus haut sommet de l’État. Le but est de protester de la situation qui nous est faite, mais aussi de celle faite aux Français à qui le cinéma manque cruellement, et de toute la filière complètement bloquée par la fermeture de nos établissements. Mais aussi de dire : « Nous sommes prêts à travailler avec vous, pour rouvrir les cinémas dans le contexte sanitaire que nous vivons. » On peut aller à l’école, dans les lieux de culte mais pas au cinéma : quelle est la logique ? Toute semaine de fermeture supplémentaire crée des dégâts économiques et culturels supplémentaires et fragilise toute la filière, nous demandons juste d’autoriser la réouverture des cinémas et qu’ensuite, comme pour les librairies, on ne les referme plus.

C’est aussi dans ce contexte de triste anniversaire que la FNCF a initié une campagne médiatique #OuvrezLesCinémas…

Nous avons incité nos collègues à lancer des actions symboliques dans le but de faire parler des cinémas, et ça marche. Notre message c’est : #OuvrezLesCinémas ! Notre demande au ministère de la Culture, c’est l’autorisation d’ouvrir et le maintien des aides tant qu’il y aura des contraintes. Le 15 décembre, nous aurions accepté de rouvrir avec un couvre-feu et depuis, nous aurions pu sortir une centaine de films. Il vaut mieux quelques séances que pas de séance du tout, de la vie, du cinéma, de l’activité ! Je suis sûr qu’aujourd’hui, tous les salariés de l’exploitation préfèreraient être un peu plus dans les cinémas et un peu moins au chômage partiel, même s’il faudra le maintenir dans les mêmes conditions car la reprise sera lente. 

« Il va falloir sortir beaucoup de films rapidement et nous en serons capables, même avec des séances réduites. »

Plus de 400 films sont prêts pour une sortie salle : comment procéder pour donner une chance à chacun ?

Il va falloir sortir beaucoup de films rapidement et nous en serons capables, même avec des séances réduites. Les lundis matins risquent d’être périlleux pendant quelques semaines mais nous y arriverons avec les distributeurs qui sont à nos côtés. Par ailleurs, certains prendront peut-être la décision de ne pas passer par la case cinéma. Mais dans cette période de crise, je suis persuadé que chacun fera pour le mieux avec bonne volonté. Concernant les films lancés avant le reconfinement, ils retrouveront naturellement une place. Et plus tôt nous rouvrirons, mieux ce sera pour eux aussi. Nous savons que la reprise prendra du temps, que certains distributeurs ne se positionneront pas dès la réouverture et que la production américaine sera marginale avant cet été. Mais je suis optimiste, car cela va permettre d’aiguiser le goût du public pour la diversité et de proposer comme en 2020 des plans de sortie exceptionnels pour le cinéma français qui en a tant besoin.

On sait que la Médiatrice du cinéma, à la demande de différentes organisations, a saisi l’Autorité de la concurrence pour une possibilité de concertation sur le calendrier des sorties. Plus largement, quelle est la position de la FNCF sur une régulation renforcée ? 

Notre position, c’est que dans une période aussi difficile, il faut prendre garde à ne pas décréter de nouvelles contraintes déconnectées du terrain. Distributeurs et exploitants font très bien leur travail et n’ont qu’une envie : recommencer à le faire. Chaque année, il y a des périodes chargées en sorties et nous arrivons à nous en sortir. Et nous aurons de plus exceptionnellement du temps avant le retour des blockbusters américains, c’est-à-dire un parc de salles entièrement consacré au cinéma français. D’autant plus que cette question de régulation ne porte pas sur le pourquoi mais le comment. Comment décider des films qui sont plus légitimes à sortir ? Procéder par tirage au sort pour désigner chaque semaine un film du DIRE, un du SDI et un de la FNEF pour que chacun ait sa chance, une commission qui choisirait les films par genre ? Ce n’est pas raisonnable. Nous serions encore en crise en 2030.
Pour nous, il faut prendre en compte les difficultés de tous, rouvrir au plus tôt, prendre en compte les films qui étaient à l’affiche en octobre et parier sur l’intelligence collective des exploitants et des distributeurs. Oui bien-sûr il faudra accompagner financièrement les films et les distributeurs qui seront en difficulté, notamment ceux d’octobre, comme il faudra continuer à soutenir les salles. Avec l’ensemble des professionnels, nous sommes persuadés que le redémarrage du secteur doit être très fortement accompagné par les pouvoirs publics pour toutes les professions. Mais ce n’est pas la peine d’essayer d’inventer une usine à gaz pour créer un système qui ne pourra pas fonctionner dans les faits.

« Comment décider des films qui sont plus légitimes à sortir ? Procéder par tirage au sort ? »

Vous aviez évoqué dans nos colonnes en juin 2020, que l’objectif était « de ne laisser aucune salle sur le bord de la route ». Aujourd’hui, pouvez-vous affirmer que l’ensemble du parc sortira indemne de cette crise ?

Je peux vous affirmer que nous ferons tout pour que 100 % des exploitants rouvrent, grâce notamment au soutien exceptionnel du CNC et de l’État. La plupart ont été soutenus, même si selon l’expression consacrée, il y a des trous dans la raquette pour ceux qui pâtissent de loyers ou de charges de remboursement d’emprunts élevés. Je pense aux grandes entreprises qui n’ont quasiment pas eu accès au fonds de solidarité, aux exploitants des établissements récents, qui sont souvent très endettés, ou aux salles en régie directe qui ont reçu beaucoup moins d’aides. Il va donc falloir continuer à accompagner certaines salles dont nous avons identifié la fragilité, en particulier celles qui ont investi énormément ces derniers mois, et pour lesquelles il faudra mettre en place un plan spécifique.
Certes, les cinémas ne vont pas s’en sortir indemnes ; il faudra plusieurs années pour sortir de cette crise. Le pire serait que les exploitants cessent temporairement leurs investissements, ce qui entraînerait un affaiblissement du parc sur lequel repose notre succès. Notre force, c’est d’être une fédération unitaire et que dans un système mutualiste qui est le nôtre il faut que tous les maillons se portent bien. Toutes les salles ont besoin d’attention, quelle que soit leur taille et la fédération sera là pour veiller à ce que toutes soient protégées et épaulées pour reprendre dans de bonnes conditions.

Suite au décret SMAD, le 31 mars, les professionnels doivent s’accorder sur la nouvelle chronologie des médias faute de quoi, le gouvernement tranchera. Même si la fenêtre salle n’est pas directement concernée, quel regard portez-vous sur l’arrivée des plateformes dans l’écosystème du cinéma français ?

Dans notre écosystème, il faut que tous les diffuseurs du film soient solidaires. Mais il ne faut pas que cette renégociation soit un jeu de dupes. L’arrivée des nouvelles plateformes doit être un plus pour le secteur, mais si ce qu’elles apportent à la production se substitue à ce que donnent aujourd’hui les financeurs historiques, ce sera au mieux un coup pour rien, au pire une dégradation de l’équilibre du secteur. Quoiqu’il arrive, nous resterons barre de fer sur les quatre mois d’exclusivité de la salle, ce que personne ne conteste. Avec cette expérience de la fermeture des cinémas, tout le monde a pris conscience que sans salle, c’est tout le système qui s’écroule. Donc ne fragilisons pas les salles, maillons essentiels de la filière. 2019 a été la deuxième meilleure fréquentation de ces 50 dernières années. Et il faut avoir confiance car, quand on voit l’élan de fréquentation au Japon ou en Chine, nous retrouverons au moins notre niveau d’avant la crise grâce à notre système, au soutien du CNC, à notre chronologie des médias, à notre solidarité interprofessionnelle ainsi qu’à l’excellence de la production française qui coproduit aussi le cinéma du reste du monde… J’invite mes collègues à y croire, et dès que nous le pourrons, à relancer nos salles et le cinéma !