Culture confinée : la ministre persiste

Roselyne Bachelot au Congrès 2020 de la FNCF ©Jean-Luc Mège

En mars 2020, le gouvernement annonçait les premières fermetures de lieux culturels face à la pandémie. Un an plus tard, plusieurs professionnels du secteur demandent, dans Le Parisien, à Emmanuel Macron de « déconfiner la Culture ». Une lettre ouverte à laquelle Roselyne Bachelot a réagi, sans changer de position.

« Premier secteur confiné, la culture est aujourd’hui l’un des derniers à le rester. » C’est par ces mots que débute le courrier adressé au Président de la République par une vingtaine d’organisations professionnelles, parmi lesquelles la FNCF, la SRF et L’ARP. Une lettre ouverte, publiée dans Le Parisien, où les signataires dénoncent le stop-and-go permanent imposé depuis un an au secteur, qui « n’a jamais pu bénéficier de visibilité sur son calendrier de reprise, alors que de nombreux centres commerciaux et commerces non essentiels ont pu rouvrir dès le 28 novembre » et qu’Emmanuel Macron lui-même avait indiqué en novembre que « La culture est essentielle à notre vie de citoyennes et de citoyens libres ».

Impact économique

Avec une grande partie des acteurs culturels en pause, c’est donc tout le secteur qui est chamboulé dans son fonctionnement, tant au niveau européen – la lettre évoque une baisse des revenus de 76 % pour la musique, de 90 % pour le spectacle vivant*, d’environ 70 % pour les salles de cinéma, tandis que 56 % des artistes des arts visuels auraient perdu plus de 50 % de leurs ressources** – qu’au niveau national, où « 1,3 million d’emplois portés par les industries culturelles et créatives sont directement menacés et l’impact de la crise sanitaire a fait chuter son chiffre d’affaires de 91 milliards d’euros à 62 milliards d’euros, soit une perte de 32 %*** ». 

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Pour les organisations signataires, « le confinement de la culture n’est en rien une fatalité, mais au contraire un choix politique qui doit être débattu ». Elles s’étonnent que « la France ne s’inspire pas de l’exemple de certains de ses voisins européens, qui ont déconfiné avec succès leurs lieux culturels alors qu’ils se trouvent dans un contexte sanitaire équivalent au nôtre, voire plus grave », à l’instar de l’Angleterre qui a récemment envisagé une réouverture de ses cinémas mi-mai, puis des salles de concert en juin. Ou encore des États-Unis, où les salles new-yorkaises rallument les projecteurs le 5 mars.

Changement de méthode

S’ils saluent les expérimentations annoncées dans certains secteurs, les signataires appellent conjointement l’État « à déconfiner la culture, dans des conditions compatibles avec le fonctionnement et le modèle économique de chacun ». Outre la poursuite des négociations autour d’une réouverture progressive, les organisations demandent de la visibilité sur le calendrier, avec plusieurs étapes pour que les professionnels puissent anticiper. Elles militent également pour une accélération de la mise en œuvre des aides prévues par le plan de relance et le développement de soutiens complémentaires pour répondre à certains besoins, « par exemple la mise en place de financements pérennes pour certains équipements des salles dans le respect des contraintes sanitaires ». 

Cinémas et autres lieux culturels sont fermés depuis fin octobre ©Cécile Vargoz/Boxoffice Pro

Roselyne Bachelot temporise

Répondant à cet appel dans les mêmes colonnes du Parisien, la ministre de la Culture a balayé le prétendu retard sur un calendrier de reprise, arguant que « ce n’est pas un calendrier que l’on prépare mais un cadre… que l’on dessine avec les acteurs eux-mêmes, ceux-là mêmes qui nous interpellent aujourd’hui d’ailleurs ». Concernant la réouverture des lieux culturels dans les pays voisins, elle explique que cela est rendu possible par une meilleure situation sanitaire ou une absence d’aides financières du niveau de la France. Pour la locataire de la rue de Valois, « la culture n’est pas à l’arrêt dans notre pays », énumérant la poursuite des captations, des résidences, des tournages et des répétitions. « Tout cela permet de continuer la création, de proposer des projets culturels et de faire travailler tout un écosystème. »

Régulièrement interpellée sur l’absence de cluster dans les lieux culturels, Roselyne Bachelot confirme que « les protocoles sanitaires ont été respectés et je tiens à saluer l’engagement de tous les acteurs culturels dans leur mise en œuvre », mais nuance : « Il y a forcément eu des personnes qui ont pu être contaminées lors de spectacles et qui se sont ensuite égaillées dans la nature ne permettant pas d’identifier de réels clusters ». La ministre persiste en expliquant que le gouvernement souhaite actuellement éviter d’ajouter des flux de personnes aux flux existants. « C’est la raison pour laquelle, dans notre préparation des réouvertures des lieux de culture, nous avons réfléchi à comment réguler, par exemple en modulant les horaires d’ouverture. » 

Enfin, sur le débat « essentiel/non essentiel », Roselyne Bachelot défend une qualification purement administrative : « Comment imaginer que la culture ne soit pas au cœur de nos préoccupations ? Ce qui compte, c’est que l’on n’ait pas failli dans notre soutien au secteur » pour lequel « plus de 7 milliards d’euros ont été débloqués depuis le début de la crise ». Si les professionnels ont évidemment salué ces aides, ils souhaitent plus que jamais retrouver les planches, scènes et autres salles obscures. Mais sur ce point, ils vont encore devoir prendre leur mal en patience.

Conseil d’État : une fermeture toujours contestable…
mais justifiée

Malgré l’atteinte grave portée aux libertés fondamentales et l’effet négatif sur la santé mentale de la population, la fermeture des lieux culturels n’a pas été jugée illégale au regard de la situation sanitaire toujours dégradée.

Après le référé liberté en décembre 2020 de seize organisations professionnelles de la filière, Francis et René Lalanne, Jean-Luc Moreau, Jean-Marie Bigard, Manu et Gérard Lanvin ont une nouvelle fois saisi le juge des référés du Conseil d’État pour une demande de suspension d’urgence de la fermeture des lieux culturels. Reprenant le raisonnement qu’il avait tenu le 21 décembre 2020, le juge considère toujours cette fermeture comme une « atteinte grave aux libertés fondamentales » (notamment la liberté de création artistique, la liberté d’accès aux œuvres culturelles et la liberté d’entreprendre), mais estime à la date de l’audience du 26 février 2021, qu’elle se justifie dans un contexte sanitaire particulièrement dégradé, marqué par « un niveau de contamination élevé et de l’augmentation de la prégnance des variants de la Covid-19 ». 
Reste que le juge des référés a constaté que la situation de crise sanitaire s’accompagne d’une augmentation significative des états anxieux et dépressifs. Il estime dès lors que les mesures prises par les autorités doivent aussi prendre en compte la santé mentale et l’état psychologique de la population.


*source : étude EY, Rebuilding Europe : the cultural and creative economy before and after Covid-19.
**source : enquête ADAGP sur les effets de la crise et les mesures d’aide pour les artistes des arts visuels.
***source : EY pour France Creative, Janvier 2021.

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