Cédric Aubry : « Les salles vont renouer massivement avec le public quand l’offre de films va se densifier »

©Boxoffice Pro

CONGRÈS FNCF – En amont de la réunion de la commission de la moyenne exploitation mardi matin à Deauville, son président fait le point sur la situation de sa branche, de la fréquentation aux enjeux énergétiques, en passant par l’état des finances.

La fréquentation du premier semestre 2022 accuse en moyenne un retard de 30 % par rapport à 2019, et cet été a été particulièrement faible. Qu’en est-il pour les salles de votre branche ?

Inévitablement, la branche se situe dans la baisse moyenne constatée. On peut néanmoins remarquer que la situation sur les 12 mois glissants est plus proche de -25 % concernant les entrées. Les recettes sont souvent plus proches de -20 % avec les indispensables hausses tarifaires de cette année 2022. Sans optimisme surjoué, on peut constater que de nombreux facteurs très conjoncturels ont desservi la fréquentation : le passe sanitaire puis vaccinal, la crise sanitaire aigüe de janvier-février, accentuée par l’interdiction de vente de confiserie, un été caniculaire et une offre relativement décevante viennent atténuer des signes très encourageants et l’appétence du public pour les sorties cinéma. En effet, la Fête du Cinéma très bonne, des grands succès marquants comme Top Gun ou La Nuit du 12 pour l’art et essai sont autant de signes qui nous permettent d’envisager un retour à la normale progressif. Bref, les planètes vont se réaligner, j’en suis convaincu !

À lire aussi | Entretien avec Olivier Aubry, président de la petite exploitation

En quoi le modèle de la moyenne exploitation répond-il le mieux aux évolutions des habitudes du public ?

J’entends beaucoup qu’il faut se réinventer, principalement à travers de nombreux articles de presse « grand public » remettant en cause la pérennité des salles. Je crois, pour ma part, qu’ils sont à côté de la plaque. Les salles françaises font le job et doivent continuer d’avoir la tête haute. De lourds investissements sont consentis pour rendre l’expérience cinéma inégalée et inégalable. De nombreux collègues ont fait des efforts de modernisation durant la crise et sur le pan de l’animation des salles, le travail est de grande qualité. Les salles art et essai tirent le lien culturel et social vers le haut et, je le redis, une fois que l’offre va se densifier, les salles vont renouer massivement avec le public. La branche de la moyenne exploitation prend toute sa part, avec très souvent des collègues hyper investis dans leur lieu qui font le dos rond en attendant qu’un cycle vertueux s’enclenche.

La crise a fortement impacté les trésoreries, alors même que le parc nécessite toujours d’investir et de se moderniser. Dans quelle situation financière se trouve votre branche et comment les soutiens des collectivités ont-ils évolué ?

Là, nous touchons le nœud du problème. La moyenne exploitation a, en son sein, des entrepreneurs souvent isolés. Ils sont, pour le moins, très inquiets de leur niveau de liquidités et capacités d’investissement. La baisse du chiffre d’affaires sans soutien en cette année 2022, la hausse des salaires, la mise en route des remboursements de PGE (qui se traduit par un surendettement pour certains) et surtout le mur des charges énergétiques qui se profile sont autant de signes qui stressent à juste titre les collègues. L’équation est de plus en plus complexe. La hausse exponentielle des contrats d’énergie pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la rentabilité de nos entreprises. Il n’y aura pas de miracle. Sans un soutien particulier conjugué à une reprise rapide de la fréquentation, certaines exploitations se dirigent vers des difficultés de trésorerie cet hiver. Quant à la capacité d’investissement, elle est également conditionnée à une reprise du secteur. Nos partenaires bancaires sont aussi, malheureusement, perméables à ces articles de presse « salle de cinéma bashing » – pas souvent étayés d’ailleurs – qui complexifient nos capacités d’accès aux crédits. C’est pourtant indispensable, ne serait-ce que pour assurer la transition écologique.

À lire aussi | Interview de Richard Patry, président de la FNCF

Comment votre branche aborde-t-elle la transition écologique en général ?

De manière volontaire, incontestablement ! Notre souhait est de rapidement faire évoluer nos projecteurs avec des sources laser, améliorer nos CVC*, nos isolations, changer des luminaires… Néanmoins, il va falloir trouver des solutions, en premier lieu avec le CNC, pour ne pas créer une exploitation à deux vitesses. Et là, je m’inquiète pour la moyenne exploitation ! Pour nous, pas d’introduction en bourse pour accéder à de nouvelles liquidités et bien souvent les mécanismes de soutien existants de la part des collectivités ne sont pas adaptés. Nous avons le plus beau parc de salles au monde ; il convient de ne pas casser le jouet ! Il va falloir être innovants, agiles, et proactifs. Je continue de croire qu’une solution autour d’un crédit d’impôt investissement transition écologique est à explorer de plus près. Je le rappelle, c’est au bas mot 250 millions d’euros d’investissement à réaliser pour la bascule en source laser. Nous avions entamé un chantier d’accompagnement avant la crise avec le CNC et la problématique s’est complexifiée depuis. Il faut avancer rapidement sur ce sujet. C’est indispensable !

Et dans l’immédiat, quelles mesures de sobriété énergétique, y compris pour faire face à l’inflation des coûts, votre branche a ou pourrait mettre en place ?

C’est assurément un problème transverse à toutes les exploitations, pour ne pas dire à toutes les entreprises du pays. Nos exploitations sont très proactives sur ce sujet. Le groupement et syndicat Cineo, pour ne citer qu’eux, fait un travail important pour apporter des solutions. Nous accompagnons donc les travaux de la FNCF pour lesquels, avec mon autre casquette de président de la commission économique, nous allons proposer une charte ambitieuse de sobriété énergétique qui s’imposera à nous. Mais de fait, l’action citoyenne de réduction de la consommation est devenue indispensable avec la reconduction des contrats qui se présente comme un mur de charges !

Votre branche rencontre-t-elle des difficultés particulières pour recruter et former le personnel ?

Nous faisons un métier passionnant mais il est vrai que nous devons nous adapter, avec une nouvelle approche des plus jeunes du monde du travail. Pour nos exploitations, il est aussi souvent difficile de répondre à des velléités naturelles d’évolution. La FNCF mène un groupe de travail sur ce sujet qui, j’espère, nous apportera des solutions. À noter que nous avons fait en 2022 des efforts conséquents de hausses salariales qui sont à la fois une réponse, tout en étant une source d’inquiétude pour les liquidités des entreprises.

*chauffage-ventilation-climatisation

Pour rappel, la branche de la moyenne exploitation réunit les cinémas réalisant entre 80 000 et 450 000 entrées annuelles.