Olivier Aubry : « Le cinéma français doit arrêter de produire des téléfilms pour la salle »

©Marion Delique

CONGRÈS FNCF – En amont de la réunion de la commission de la petite exploitation mardi matin à Deauville, son président fait le point sur la situation de sa branche, de la fréquentation aux enjeux énergétiques, en passant par l’état des finances.

La fréquentation du premier semestre 2022 accuse en moyenne un retard de 30 % par rapport à 2019, et cet été a été particulièrement faible. Qu’en est-il pour les salles de votre branche ?

Nous nous en sortons un peu mieux que la moyenne ou la grande exploitation, avec surtout des disparités en fonction de certains territoires. Par exemple, dans le Sud ou les Vosges, certaines salles accusent des baisses allant jusqu’à 40 %, alors que d’autres, comme en Normandie, ont moins dégusté. Outre une météo loin d’être favorable cet été, c’est surtout l’offre et le manque de films de qualité qui nous ont pénalisés. Il est grand temps que le cinéma français se regarde dans une glace pour arrêter de produire des téléfilms. Encore une fois, l’exemple de Top Gun montre que le public se déplace en nombre pour des films de cinéma.

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En quoi le modèle de la petite exploitation répond-il le mieux aux évolutions des habitudes du public ?

La petite exploitation a tout à gagner dans les mois qui viennent. Nous venons juste d’entrer dans le dur, avec notamment une crise qui touche le pouvoir d’achat. Or, nos exploitations sont celles qui affichent les prix les plus abordables, qui se trouvent en cœur de ville et sont donc accessibles sans voiture dans un contexte de hausse des prix de l’essence. Il faut donc être optimiste sur le fait qu’en capitalisant sur ces avantages, les spectateurs continueront à venir en salles. La diversité de notre branche est une vraie force. Après, toute la bonne volonté ne suffira pas si l’offre de films n’est pas également au rendez-vous : plus que jamais, une réflexion doit être menée sur le financement et la qualité de ces œuvres.

La crise a fortement impacté les trésoreries, alors même que le parc nécessite toujours d’investir et de se moderniser. Dans quelle situation financière se trouve votre branche et comment les soutiens des collectivités ont-ils évolué ?

Elles diffèrent naturellement selon la typologie des exploitations. Ainsi, les salles privées qui ont contracté des prêts garantis par l’État (PGE) ont commencé à rembourser en avril et sont plus fragiles que la grande majorité des cinémas de la petite qui n’en ont pas contracté. Mais à côté de cela, les récentes inquiétudes financières liées aux dépenses énergétiques font apparaître des doutes sur la pérennité des salles municipales : pour économiser, des villes pourraient-elles couper leurs aides ? Pour ce que représente un cinéma dans une commune, je conseille vivement aux collectivités, d’un point de vue politique, de poursuivre leur soutien. Mais il y a une grande vigilance à avoir sur ce sujet et le CNC aura un rôle important pour éviter toute mauvaise surprise. Enfin, j’estime qu’il est temps de remettre sur la table le débat sur le prix des places pour les dispositifs d’éducation à l’image, majoritairement accueillis par les salles de la petite exploitation. Les cinémas ont été les seuls garants de ce tarif, quand les transports n’ont pas hésité à augmenter les leurs. Cela fait plus de 20 ans que nous sommes dans cette situation et il est temps d’être plus gourmands : nous ne pouvons plus travailler à perte.

Comment votre branche aborde-t-elle la transition écologique en général ?

Si elle est nécessaire, force est de constater que cette transition s’avère compliquée pour les cinémas situés en cœur de ville, avec des marges de manœuvre minimes. Il y a une impression de manque de soutien et d’information. Plusieurs fois, lorsque les Bâtiments de France viennent visiter nos exploitations, il n’est jamais fait mention des économies possibles à faire pour cette transition. Globalement, nous pâtissons d’une absence de communication, or il n’y aura pas d’écologie magique. On nous demande une mutation à tous les niveaux, mais nous n’avons, aujourd’hui, clairement pas les moyens pour suivre la cadence. Il est nécessaire de mettre en place des discussions, avec nos politiques et le CNC, et surtout de travailler avec de vrais professionnels sur ces questions économiques et écologiques.

Dans l’immédiat, quelles mesures de sobriété énergétique, y compris pour faire face à l’inflation des coûts, votre branche a ou pourrait mettre en place ?

Plusieurs réflexions sont en cours, par exemple sur les sas de sorties de secours, généralement éclairés en continu et où l’on pourrait installer des détecteurs. Nous pouvons également revoir les réglages de température des climatisation : je ne suis pas sûr qu’il soit essentiel qu’une salle soit à 22°C. Éteindre l’enseigne en journée et lorsque le cinéma est fermé peut également faire partie des petites choses qui réduiront la facture. Il y a aussi des discussions à avoir concernant la pléiade d’écrans allumés que nous avons dans nos établissements. Et je m’interroge sur la pertinence des séances de 22h.

Votre branche rencontre-t-elle des difficultés particulières pour recruter et former le personnel ?

C’était un enjeu soulevé en premier par notre branche et je suis heureux que l’on ait réussi à mettre en place une commission avec la moyenne et la grande exploitation pour réfléchir sur le sujet. Il est nécessaire de redynamiser le recrutement : le problème est que notre secteur attire moins les jeunes qu’il y a quelques années. Nous avons des efforts à fournir concernant les salaires mais aussi la flexibilité. On se retrouve aujourd’hui avec des salles qui ont du personnel fatigué, certains à des stades très avancés. Le marché du travail actuel fait qu’il n’est plus possible d’exiger d’un salarié qu’il travaille tous les week-ends. Il est urgent de redonner de la souplesse et donc de la reconnaissance à nos équipes.

Pour rappel, la branche de la petite exploitation réunit les cinémas réalisant moins de 80 000 entrées annuelles.