Victor Hadida : «2022 était l’année de transition, 2023 sera celle de l’embellie» 

Victor Hadida (FNEF) ©Boxoffice Pro

En amont de la traditionnelle Journée des éditeurs de films du Congrès – et avant les annonces de la ministre de la Culture – le président de la FNEF revient sur la situation de la distribution, entre un marché tendu et des dossiers généraux – chronologie, piratage – plus d’actualité que jamais.

Quel est le moral des troupes en cette rentrée ?

Comme chaque année, la Journée des Éditeurs de Films que nous co-organisons avec la FNCF dans le cadre du Congrès est un moment très stimulant et nous sommes pleinement mobilisés pour présenter aux professionnels nos sélections de films pour l’année à venir. Discuter avec les exploitants de la façon de reconquérir le public, qui n’est pas encore complètement revenu dans les salles, est un enjeu évidemment majeur que nous partageons avec eux et avec les ayants-droits. Pour résumer, disons que la situation est actuellement tendue pour un certain nombre de nos entreprises, mais nous sommes confiants pour l’avenir quand nous voyons la robustesse du lien qu’entretiennent les Français avec le cinéma. La crise, ou plutôt la succession de crises à laquelle nous avons été confrontés, a été violente, mais le cinéma garde de nombreux atouts et nous sommes résolument dans une dynamique d’adaptation aux changements.

Quel est votre regard sur l’état actuel du marché et sur l’offre de film ?

Le marché est actuellement à -25 % en année glissante. Ce n’est pas vraiment étonnant compte tenu du contexte international et du fait que nous étions encore en pleine vague Omicron au début de l’année. De toute évidence, 2022 est une année de transition, il a manqué un certain nombre de locomotives. Mais il nous reste quatre mois d’ici la fin de l’année pour atteindre nos objectifs avec des films très attendus. Le cinéma est une économie de l’offre et de belles propositions de cinéma arrivent, encore plus en 2023 qui sera sans doute l’année de l’embellie.

La FNEF est attachée aux différentes sensibilités qui la composent, mais avec la concentration des entrées autour de quelques films, qui s’est accentuée avec la pandémie, y a-t-il toujours une entente et des problématiques communes au sein de la fédération entre “gros” et “petits” distributeurs ?

La baisse de fréquentation affecte tous les films. La tendance à une plus forte concentration des succès sur des films leaders a été accentuée par le faible nombre de films américains présents cette année étant donné que la part de marché des films américains reste stable, comme l’a analysé Comscore. À la FNEF, nous pensons que tous les films ont leur part à jouer pour faire revenir le public massivement en salles. Il faut s’adresser à tous les publics, car dans un marché au ralenti, la première priorité est que les Français retrouvent plus fréquemment le chemin des cinémas, qu’ils voient des bandes annonces partout où il serait possible de les exposer et une fois revenus, se laissent ensuite séduire par d’autres propositions. Il y a vraiment une unanimité sur ce point, c’est ce cercle vertueux que nous devons enclencher. Ce qui n’empêche pas d’être très préoccupé et totalement solidaire avec les films les plus fragiles ou les plus exigeants qui subissent une érosion de fréquentation : manifestement, le public de l’art et essai sort moins souvent et se reporte sur des films d’auteur ayant la plus grande notoriété, ce qui met les films plus confidentiels en réelle difficulté.

Qu’est-ce qui va – ou doit – changer dans la relation avec les salles et la programmation ?

Dans un contexte de crise qui a durement éprouvé toutes nos entreprises, chacun essaie de se redresser et doit faire ses choix en responsabilité. En revanche, il nous semble urgent d’avancer de concert avec les exploitants sur des outils nouveaux, comme la data et la remontrée des informations en temps réel, et également la mise en place des bordereaux à la séance. Il est en effet essentiel pour nous tous de renforcer le lien avec le public et se mettre au niveau à l’ère des plateformes mondiales et de leur puissance d’analyse des comportements et de communication. Sans transparence de l’information, il nous sera difficile de progresser.

Pensez qu’il faille réguler davantage les plans de sortie des films ? 

Dans cette période d’amorce d’un retour à la normale, nous ne pensons pas qu’un surcroît de réglementation fera revenir le public en salles. Il nous faut être attractifs, concurrentiels sur la pléthore d’offre actuelle disponible sans quitter son fauteuil. La priorité pour nos entreprises est plutôt de pallier aux recettes réduites, avoir de la trésorerie pour investir dans l’offre future et dépenser massivement en promotion pour faire connaître la profondeur de l’offre actuelle en salles, au moins le temps que le marché se redresse. Il faut prendre en compte, dans toutes nos réflexions, le public, ses envies, et le mettre au centre de nos préoccupations.

Les nouveaux médias ont changé la façon de communiquer sur les sorties. Diriez-vous que les frais d’édition augmentent ? Quel est votre avis sur la publicité télévisée, et sur le coût des films annonces en salle ?

Bien évidemment, pour avoir une part de voix conséquente et informer le public de nos sorties, il faut dépenser plus, et différemment selon les films. La communication digitale à désormais toute sa place, peut-être au détriment de supports plus statiques. La publicité à la télé fait l’objet d’une expérimentation renouvelée car la pandémie n’a pas permis de tirer des leçons de la période. Elle pourrait permettre d’attirer le public qui n’est pas en salles mais devant son téléviseur, surtout dans notre volonté de reconquête des spectateurs. La bande annonce en salles est bien évidemment un passage obligé pour parler au public déjà présent, et nous comptons sur nos partenaires exploitants pour que cette communication soit accessible et optimisée dans notre intérêt mutuel.

En août 2021, le CNC lançait un dispositif d’aide exceptionnelle à la distribution et la majoration de certaines aides sélectives. Certaines de ces aides ont été réajustées début juillet. Est-ce suffisant pour les indépendants ? La FNEF a-t-elle des demandes particulières en termes d’aides publiques ?

La mobilisation du CNC durant la crise du Covid mérite d’être saluée, notre filière a bénéficié d’un accompagnement qui a joué un rôle essentiel. Mais comme vous le savez, et comme la cour des comptes l’a relevé, l’édition-distribution de films s’est vu affecter une faible partie des soutiens au regard des dégâts qu’elle a subis durant la crise. Cela nous amène aujourd’hui à une situation délicate pour un certain nombre d’entreprises, alors même que les investissements des éditeurs sont vitaux pour toute la filière. Dans ce contexte, nous réfléchissons avec les pouvoirs publics à mécanisme incitatif, permettant aux éditeurs de continuer à prendre des risques et à investir, à la fois en frais de sortie et en montants garantis à la production.

La chronologie des médias reste toujours d’actualité avec notamment la pression de Disney pour raccourcir et modifier certaines fenêtres. En tant que distributeur, existe-t-il une chronologie idéale ? 

Les éditeurs ont pu bénéficier dans le passé des recettes complémentaires issues de l’exploitation vidéo physique ou transactionnelle, qui se sont amoindries du fait du piratage et de la réduction de cette fenêtre en exclusivité. Un réajustement de la fenêtre vidéo par un système de dérogations adapté permettrait de redonner de la souplesse à notre chronologie. Je me souviens que dans les premières années de la vidéo, une commission de professionnels au CNC avait été mise en place pour étudier les demandes de dérogations et leur pertinence. Cela peut être une piste de réflexion qui prône le dialogue avec l’ensemble de la filière.

Le piratage est l’un de vos nombreux chevaux de bataille : où en sont les avancées sur le sujet ?

La FNEF reste en effet très active aux côtés de l’Alpa, et toujours force de proposition en matière de lutte contre le piratage, qui représente une perte de valeur véritablement insupportable. Nous continuons de porter deux demandes : la mise en place d’une amende pour les pirates récidivistes, car c’est un élément de pédagogie nécessaire. Et par ailleurs un mécanisme permettant d’être plus rapide dans le blocage des sites contrefaisants. Nous avons déjà des décisions de justice qui portent leurs fruits, nous travaillons à des mécanismes permettant d’être encore plus rapides. En matière de piratage, le nerf de la guerre est la réactivité.