Rencontres de L’ARP, 1er jour : l’avenir du cinéma français et européen

Capture d’écran L'ARP.

Les cinéastes de L’ARP ont lancé hier leurs débats en ligne depuis le Cinéma des Cinéastes à Paris, invitant à leurs côtés producteurs, diffuseurs et responsables politiques.

Pour le président de L’ARP Pierre Jolivet, qui l’a redit en ouverture de ces Rencontres,  « la régulation des plateformes est l’événement le plus important depuis la naissance du concept d’exception culturelle il y a trente ans ». La ministre de la Culture, présente par visioconférence, a quant à elle parlé de « véritable révolution » au sujet de la transposition de la directive SMA et du décret l’accompagnant, qui interviendra avant l’été. « Un projet ambitieux, équilibré, qui préserve au premier rang notre indépendance » selon Roselyne Bachelot. Mais si la contribution des plateformes au financement du cinéma français et européen est une évidence, suffira-t-elle pour encourager la diversité des œuvres ? Et les faire rayonner à travers le monde, dans les salles de cinéma ?

Inquiétudes des vendeurs internationaux

Parlant au nom des exportateurs, Emilie Georges, présidente de Memento Films International, a déploré que ces derniers ne soient intégrés que depuis peu de temps dans la chaîne. « Nous sommes pourtant ceux qui arbitrent : faut-il pousser pour qu’un film d’auteur soit vu en salle ou le diffuser d’une autre façon, si on estime que la salle ne lui rend pas suffisamment justice ? » Si le premier confinement a profité au cinéma français, le plus exploité en Europe car bien vendu et soutenu par les exportateurs, « il a fallu une grande capacité d’adaptation dans des pays qui parfois décident en une semaine qu’un film va sortir en salle, réagissant au contexte au jour le jour, sans mesures de soutien de la part de leurs gouvernements ». Certains utilisent la salle comme une vitrine, non pas pour récupérer les investissements, mais pour créer une valeur permettant ensuite de valoriser les droits résiduels. Encore faut-il, dans un marché qui a chuté parfois de 80 %, pouvoir générer cette valeur…

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En effet, la crainte induite par la nouvelle directive est qu’elle permettra aux plateformes, pour les films qu’elles produisent directement, de ne plus s’adresser aux exportateurs. Pour Emilie Georges, le projet de texte du décret n’est pas clair, notamment l’article 12 : « pour les films indépendants français dans lesquels les plateformes investiront entre 22,5 et 25 %, le reste du monde leur sera donné. Le danger de ce projet de décret n’est pas d’accorder une fenêtre de douze mois aux plateformes, c’est de leur donner toute l’exploitation du film. Les festivals vont refuser les films déjà diffusés sur les plateformes au niveau national, et la consommation à l’acte d’un film ne générera pas assez de visibilité pour donner envie d’acheter les droits résiduels. » 

Inquiétude partagée par Sidonie Dumas, directrice générale de Gaumont et présidente de l’Association des Producteurs Indépendants : la France va être le premier pays à adapter les directives européennes, « mais si nous sommes aussi les premiers à lâcher sur les droits internationaux, on aura perdu une grande bataille. » Pour la productrice Isabelle Madelaine (Dharamsala), qui préside l’Union des Producteurs de Cinéma, le fait que les plateformes puissent participer via des préachats et devenir producteurs délégués revient à « brader notre exception culturelle ». Et ce n’est pas pareil de faire un film pour le cinéma ou pour les écrans domestiques.

Radu Mihaileanu, cinéaste, Sidonie Dumas, présidente de Gaumont, et Carole Scotta, co-fondatrice de Haut et Court.

Quels seront les investissements et pour quels films produits ?

Pour l’heure, la production est impactée par l’épidémie, qui affecte le bon déroulement des tournages. « Ce n’est pas parce qu’ils ont repris fin mai que tout va bien, souligne Isabelle Madelaine. Le fonds d’indemnisation des tournages est très parcellaire, les crédits d’impôt antérieurs n’ont pas toujours été payés ni augmentés de manière à compenser les effets de la crise. Mais il y a surtout une baisse structurelle des financements au niveau de la distribution : les investisseurs n’ont pas récupéré ce qu’ils avaient investi sur des films qui ne sont pas sortis. Et sans les MG des distributeurs, les producteurs indépendants sont dans un goulet d’étranglement. Cette année, il y a 30 % de films en moins de produits. »

Carole Scotta, co-fondatrice de Haut et Court et co-présidente du DIRE, confirme qu’avant de se projeter, il faut d’abord sortir tous les films en stock. « Sur nos choix d’investissements, nous sommes plus sélectifs qu’avant. Pour les films français, on pourra réinvestir dans les MG grâce à la bonification des soutiens, mais sur les films européens, le programme Creative Media n’a pas été assez réactif. » Pour autant, « les films forts ne sont pas forcément ceux dont les budgets sont les plus élevés », estime Sidonie Dumas. « Chaque choix un pari : on ne peut pas savoir s’il faut faire telle ou telle typologie de films. » 

Du côté des plateformes, on peut craindre au contraire qu’elles choisissent de financer des films qui s’adressent à un segment donné, sans encourager la diversité. Pour Carole Scotta, « il faut qu’elles investissent bien au-delà de leurs abonnés, pour nourrir l’ensemble du système, comme le font les chaînes de télévision. Les œuvres doivent circuler pour ne pas être proposées à une certaine catégorie de gens, sur recommandation d’un algorithme. On voit que les réseaux sociaux créent des bulles sociales ; la culture au contraire doit décloisonner. » Décloisonner, mais en distinguant audiovisuel et cinéma. Pour Sidonie Dumas, « il faut absolument préserver un financement spécifique au cinéma, sinon il est mort dans quelques années. Jusqu’à présent la France a réussi grâce à ses politiques de soutien et nous trouverons des solutions pour faire entrer les plateformes dans le financement des films de cinéma, comme nous l‘avons fait avec les télévisions. »

Des solutions qui doivent maintenant, aussi, être trouvées au niveau international. Dire que les GAFAN vont contribuer ne suffit pas. « Le nombre de films produits va se réduire drastiquement, il faudra partager les risques ensemble et, pour cela, améliorer le système de production européen. Les mesures patch ne suffisent pas », alerte Emilie Georges. 

Une Europe qui régule, mais doit aussi financer

Après ces constats, l’intervention de Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur, était attendue lors du débat qui a suivi. Tout d’abord face à la crise immédiate. L’audiovisuel étant l’un des 14 secteurs du Marché intérieur, il va être concerné par le plan d’aide de 750 milliards d’euros pour la relance (dont 40 % pour la France). Reste à savoir quels fonds seront alloués à la création audiovisuelle et à la culture en général, restée trop longtemps la grande absente de la politique européenne. Le commissaire Breton a reconnu que « si la diversité doit être le maître-mot pour permettre à toutes les cultures de s’exprimer, il faut doter nos industries créatives de capacités financières et d’un cadre réglementaire plus robuste. Je vais vous donner les moyens de travailler au niveau de notre continent », a-t-il assuré, ajoutant que l’Europe abondera les moyens alloués au secteur par chaque pays.

Thierry Breton aux Rencontres de L’ARP.

Le plan Media s’articulera autour de trois piliers : soutenir la reprise de toute la chaîne en facilitant l’accès au financement, soutenir la création et accélérer la transition numérique. Dans ce cadre, le Digital Services Act (DSA) a vocation à réguler l’espace informationnel pour permettre aux plateformes de se déployer, mais aussi à redéfinir la responsabilité de celles qui sont devenues des monopoles. « Dans le DSA, chaque état sera chargé de proposer une autorité compétente, par exemple le CSA en France, qui veillera au respect des règles par les plateformes », a précisé Thierry Breton. 

Une salle de cinéma est-elle un actif stratégique ?

À la question du cinéaste Michel Leclerc qui demande si une plateforme extra-européenne peut racheter des salles de cinéma ou des catalogues de films, qui ont bénéficié de l’argent des États, Thierry Breton a rappelé qu’il s’est battu pour que la commission puisse intervenir, au même titre qu’un État qui a une sorte de droit de préemption, dans les transactions d’actifs stratégiques. Mais une salle est-elle un actif stratégique ? Les films sont-ils des actifs immatériels ? Oui pour Thierry Breton, dont la proposition a été pour le moment refusée au Sénat et doit passer devant le Parlement européen, mais qui reste un espoir. « Avec un tel instrument, nous pourrons intervenir là où un investissement privé ne suffirait pas, tout en respectant le droit de la concurrence. »

Un CSA attentif mais optimiste

« Aujourd’hui, le combat pour la diversité culturelle est européen », a affirmé Roch-Olivier Maistre, président du CSA. Au premier plan dans la mise en œuvre de la directive SMA en France, le Conseil essaie par ailleurs d’harmoniser son action avec les autres régulateurs européens. En ce sens, son président a d’ailleurs indiqué que le 3 décembre allait être adopté un corpus commun, sorte de code de bonne conduite pour que tous les acteurs adoptent les règles de façon homogène et transparente. Cela permettra ainsi de faciliter l’échange d’informations, par exemple entre la France, qui aura besoin de précision sur Netflix, et les Pays-Bas, où est basée la plateforme. Roch-Olivier Maistre s’est aussi montré plus optimiste quant au respect de la contribution des services de streaming : « Ce sont des acteurs légalistes, une fois le cadre posé ils y trouveront leurs intérêts et le respecteront. Et comme pour les autres acteurs, s’ils ne respectent pas leurs obligations, il y aura des amendes. » Le président du CSA s’est en tout cas réjoui du seuil de 30 % de diffusion d’œuvres européennes obligatoires dans chaque pays européen, qui mettra ainsi en avant la diversité, parfois plus forte sur Netflix, par exemple, que les chaînes françaises. « Il faut avoir confiance et savoir parler avec ces plateformes qui, pour certaines, ont pris la mesure, en quelques années, de notre diversité culturelle. Nous trouverons un point d’équilibre et le CSA prendra ses responsabilités de régulateur à l’écoute de tous les acteurs du système. Mais il ne faut pas déjà être dans une logique de répression, car elles feront de toute façon partie de l’écosystème. » 

Roch-Olivier Maistre, président du CSA, Nathalie Marchal, cinéaste (de dos), Pierre-Antoine Capton, co-fondateur de Mediawan, Michel Leclerc, cinéaste (de dos), et Sarah Chazelle, co-fondatrice de Jour2Fête.

L’utopie d’une plateforme européenne ?

À plusieurs reprises lors des échanges, l’idée de créer un service de vidéo à la demande européen a été abordée. La cinéaste Nathalie Marchak a ainsi rappelé que l’ARP porte depuis plusieurs années le projet d’une plateforme rassemblant les œuvres libres de droits, leur permettant d’avoir un nouveau rayonnement international. Réalisateur et co-président de l’ARP, Raidu Mihaileanu affirme qu’avec « nos catalogues, nous sommes en capacité à tous les niveaux de créer cette plateforme ». De son côté, la réalisatrice Agnieszka Holland milite « depuis dix ans pour la création d’une plateforme européenne. Les films d’auteur européens circulent de moins en moins hors de leur territoire national et nous sommes en retard sur la production de séries attractives, à l’exception de Canal+. Il faut une plateforme qui produise des contenus commerciaux européens, pour ne pas être à la merci des services américains. » Si le commissaire européen Thierry Breton s’est lui aussi montré favorable à l’idée d’une plateforme européenne, Pierre-Antoine Capton, patron de Mediawan, était moins enthousiaste. « Les plateformes actuelles sont des partenaires formidables pour faire circuler nos œuvres dans le monde entier. Et nous avons aujourd’hui des échanges constructifs avec elles. A-t-on vraiment le temps de lancer une nouvelle plateforme ? Nous avons plutôt besoin de poursuivre la collaboration avec les acteurs existants. »

Collaboration, régulation et réflexion au sein de la profession sont en effet plus que jamais nécessaires à l’heure de la crise. Et pourquoi pas, comme l’a proposé Carole Scotta lors de cette première journée de débats, lancer une convention citoyenne pour la Culture, afin de réfléchir ensemble à l’avenir du cinéma ?

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