Mathieu Debusschère : « L’introduction de la publicité cinéma à la télévision est un vrai motif d’inquiétude pour les cinéastes de l’ARP »

Mathieu Debusschère lors res Rencontres de Dijon 2017 ©L'ARP

Ce mercredi 6 novembre débutent les Rencontres cinématographiques de Dijon organisées par L’ARP. En amont de cette nouvelle édition, son délégué général Mathieu Debusschère évoque les sujets majeurs qui mobilisent la Société civile des auteurs réalisateurs producteurs et recoupent les préoccupations de l’exploitation.

Cette année, vous avez confié la présidence des Rencontres à un duo de cinéastes, Jeanne Herry et Cédric Klapisch. Quel est le sens de cette coprésidence paritaire ?

Chaque année, nous avons à cœur de véhiculer un message fort à travers ces présidences. Il y a deux ans, Deniz Gamze Ergüven [Mustang, Kings, ndlr] incarnait une jeune cinéaste qui a su mobiliser des fonds internationaux. Le président de 2018, le Roumain Cristian Mungiu [4 mois, 3 semaines, 2 jours, Baccalauréat, ndlr] est un cinéaste très impliqué dans son pays et en Europe pour la défense de la diversité culturelle. Cette année, au-delà de la parité, nous voulions une présidence décloisonnée et représentative des différentes générations de créateurs. Cédric Klapisch est un cinéaste populaire dans le sens mélioratif, avec une grande expérience au cinéma comme à la télévision. Jeanne Herry [Elle l’adore, Pupille, ndlr] a aussi fait de la télévision [Mouche, adaptation de la série anglaise Fleabag, ndlr]. Leur coprésidence montre bien que les cinéastes réfléchissent de manière transversale, et ont en tête l’évolution des usages.

En juin dernier, L’ARP dénonçait, aux côtés de nombreuses autres organisations, le rapport Boutonnat sur le financement privé du cinéma. Quels sont aujourd’hui vos rapports avec le nouveau président du CNC ?

Nous avions exprimé une inquiétude sur quelques aspects précis du rapport, en particulier en matière de structuration de la filière. Mais nous en avions aussi salué les points les plus pertinents, notamment sur la remise à plat des objectifs de la politique publique portées par le CNC et sur la question de la transparence. Pour rappel, grâce à son système, la France est le 3e cinéma mondial ; les films français représentent 35 à 40 % des entrées réalisées en salle. C’est une richesse inestimable et c’est pourquoi nous avions à cœur d’avoir à la présidence du CNC quelqu’un qui préserve l’équilibre entre notre nécessaire modernisation et l’exigence de diversité culturelle. Dominique Boutonnat est arrivé avec des convictions profondes, pour mettre en place une réforme de fond avec un vrai effort de dialogue, de concertation et de transparence, comme l’a montré la réunion du 8 octobre pour présenter l’état des lieux de ses financements. Nous sommes prêts à nous retrousser les manches et à travailler avec lui.

Justement, lors du Congrès de Deauville, le président du CNC a annoncé le lancement d’une grande concertation interprofessionnelle… Avez-vous le sentiment à L’ARP qu’il n’y en a pas assez aujourd’hui ?

Beaucoup d’organisations représentent le secteur du cinéma ; c’est une chance, il ne faut pas que cela devienne une faiblesse. Nous sommes dans un moment politique absolument crucial pour le secteur ; cette richesse de points de vue doit alimenter le débat, et non bloquer notre capacité à moderniser. Je pense notamment à la difficulté que nous avons eue, sur la chronologie des médias, à établir un principe essentiel comme la neutralité technologique. Une plateforme SVOD comme Netflix ou Amazon et un acteur hertzien comme Canal+ doivent pouvoir partager la même fenêtre d’exploitation, pour peu que les premiers soient prêts à consentir le même montant et la même qualité d’investissement, avec les mêmes clauses de diversité. Sans fustiger aucune organisation – et nous prenons notre propre part de responsabilité à L’ARP –, je pense que la concertation professionnelle pourrait être encore plus efficace. Notre secteur a parfois une vraie difficulté à se projeter, au-delà d’une seule posture défensive. Reste que nous sommes quand même parvenus à signer un accord avec Canal+, OCS, Ciné+, sur la chronologie des médias… 

Le projet de réforme de la loi audiovisuelle a déjà donné lieu à de multiples mobilisations. Quels sont selon vous les écueils qui ont été évités et lesquels persistent ?

Jusqu’à maintenant, nous avons évité le chiffon rouge absolu que représente la mutualisation des obligations du cinéma et de l’audiovisuel préconisée par certains. Il ne s’agit certes pas de dresser les deux typologies d’œuvres l’une contre l’autre, mais il est essentiel de réaffirmer la spécificité du cinéma en matière de financement et de processus artistique.

Nous avons clairement des motifs d’insatisfaction sur les concessions faites aux chaînes TV. L’introduction de la publicité cinéma à la télévision, sans que ne soit mis sur la table un véritable processus d’encadrement, est un vrai motif d’inquiétude pour les cinéastes de L’ARP. Nous pensons qu’elle aura un très fort impact sur la diversité de la création, accentuant d’un côté la notoriété de films qui bénéficient déjà d’une très grande couverture médiatique, et fragilisant de l’autre l’existence des films plus difficiles, tout en augmentant leur frais d’édition. Nous avons aussi des interrogations sur le timing de ces concessions aux chaînes de télévision, car un certain nombre d’entre elles vont passer par voie de décret avant la fin de l’année, avant même la première lecture à l’Assemblée nationale du texte de loi. 

Nous restons très vigilants sur les points qui ne sont pas encore arrêtés, comme les nouvelles obligations de financement par les plateformes. La nouvelle directive SMA a permis d’acter le principe du pays de destination. Maintenant, il faut fixer des planchers qui permettent une réelle contribution à la création. L’enjeu est d’en finir avec cette asymétrie insupportable entre les acteurs basés à l’étranger comme Netflix et les acteurs domestiques comme TF1, M6 et Canal+. Il n’est pas compliqué de fixer les obligations d’un pure player comme Netflix, en se basant sur son chiffre d’affaires réalisé en France. Cela devient plus compliqué avec un acteur comme Amazon, dont la plateforme audiovisuelle Amazon Prime Vidéo se fond dans un ensemble de services non audiovisuels. Amazon ne monétise pas stricto sensu l’accès aux œuvres mais en tire malgré tout de la valeur (en attirant des clients, en dégageant de la data…). Si le pourcentage du chiffre d’affaires n’est donc pas ici une valeur de référence, nous pensons qu’il faut alors raisonner en minimum garanti par abonnement, pour fixer une assiette d’obligation visible et pertinente. Sans cela, c’est tout l’édifice de la loi sur l’audiovisuel qui pourrait s’effondrer.

« Ne pourrait-on pas réfléchir, avec les exploitants, à des méthodes alternatives d’exposition en numérique ? »

Mathieu Debusschère

La chronologie des médias sera bientôt remise sur la table. Quel est le point de vue de L’ARP sur la fenêtre salle ?

Si nous sommes très favorables à une évolution des fenêtres pay-TV et SVOD selon le principe de neutralité technologique, nous restons convaincus que la première fenêtre d’exploitation pour un film de cinéma est la salle de cinéma. Or, même si la responsabilité doit être partagée par l’ensemble de la chaîne de création, nous constatons factuellement que les films peinent de plus en plus à trouver leur public et sont décrochés de plus en plus rapidement des écrans. Notre réflexion n’est pas arrêtée mais une contraction de la fenêtre salle de 4 à 3 mois pourrait être utile. 

Il y a 15 ans, quand il n’y avait pas pléthore d’accès aux œuvres ni de piratage, on pouvait se satisfaire d’une chronologie des médias qui consistait à créer de la rareté. Aujourd’hui, dans la logique de disponibilité et de “consommation” immédiate des œuvres, les films décrochés au bout de 2-3 semaines restent invisibles jusqu’à la fin de la fenêtre d’exclusivité salles et ces deux mois et demi ou trois mois peuvent leur être fatals. Ne pourrait-on pas réfléchir, avec les exploitants, à des méthodes alternatives d’exposition en numérique ?

Comment les cinéastes de L’ARP perçoivent-ils la polémique sur le nombre de films ?

Cela fait plusieurs années que le CNC se réjouit et juge de la santé du cinéma au regard de ce seul indicateur. Or, beaucoup de films peinent à trouver leur public, ce qui frustre en premier lieu les cinéastes. Poser la question en termes de nombre de films radicalise le débat. La vraie question est de réétudier notre modèle, les aides du CNC, les financements encadrés, pour donner la possibilité aux films d’être encore mieux développés et exposés, comme mentionné lors du débat du Congrès de Deauville. Car cette difficulté de développement et de financement des scénarios se ressent sur les entrées salles.

Le nombre de sorties par semaine est certes une difficulté supplémentaire pour bien exposer les films. Mais ce n’est pas pour autant que l’exploitation doit être exonérée de son rôle essentiel, comme le remplit de fait une très large majorité de cinémas, de prescription, d’éditorialisation et de connexion des films avec leur public. Dans ce contexte de profusion des œuvres, nous n’en avons jamais eu autant besoin.


Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le Boxoffice Pro n°377 du 23 octobre 2019.

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