Le réalisateur Pierre Godeau face aux exploitants

Annette Dupuy (Cinéma Duguesclin de Cancale), Pierre Godeau, Xavier Herveau (Korrigans de Guingamp) et Benoît Lagrée (Emeraude Cinémas de Dinard, Dinan et Châteaubriant).

Toujours plus proche des salles, BoxOffice France vous propose un nouveau rendez-vous exclusif : une interview d’un acteur ou d’un réalisateur… par des exploitants ! Annette Dupuy (Cinéma Duguesclin de Cancale), Xavier Herveau (Korrigans de Guingamp) et Benoît Lagrée (Emeraude Cinémas de Dinard, Dinan et Châteaubriant) inaugurent cette rubrique avec Pierre Godeau, réalisateur de Raoul Taburin (17/04, Pathé), à l’occasion des Rencontres de Bretagne.

Annette Dupuy : Pourquoi cette idée de passer de l’image fixe à l’image animée ?
Pierre Godeau : Tout l’enjeu était là. J’ai fait beaucoup de tours dans ma tête pour trouver la meilleure manière de construire le film. Le challenge me donnait envie même s’il était très intimidant. J’étais persuadé qu’on pouvait rester fidèle à l’esprit de Sempé, même en utilisant un autre medium. Plus on a regardé ses dessins, plus on s’est rendu compte qu’il dessinait les gens autour de lui, dans des situations quotidiennes, en y ajoutant sa poésie, sa délicatesse. Ça ressemblait à du réalisme poétique, qu’il était possible de retranscrire au cinéma. Sur mes autres films, j’avais les images dans la tête mais c’était difficile à décrire aux équipes. Là, les dessins étaient une base commune sur le tournage.

Benoît Lagrée : Comment se sont passées vos rencontres avec Sempé ?
Pierre Godeau : J’ai l’impression qu’il me faisait confiance. C’est un film singulier, populaire comme un dessin. On s’est vu plusieurs fois, il a compris que je devais un peu trahir l’histoire pour lui donner un peu plus d’épaules, que je devais ajouter certains personnages. La difficulté était de faire un scénario qui soit celui d’un film sans trahir l’esprit de Sempé ; il fallait être fin dans l’écriture. Jusqu’à tard dans la préparation du film, je n’étais pas convaincu qu’il se fasse. C’était une aventure très risquée, on ne pouvait pas commencer tant que le scénario n’était pas parfait. Personnellement, c’était un gros enjeu, mais Sempé a été ému en voyant le résultat car il retrouvait son Raoul. C’était donc mission accomplie !

Xavier Herveau : Comment les acteurs ont-ils accueilli le film ?
Pierre Godeau : On appréhende tout le temps ce genre de projection. Au départ, je trouvais dingue que des acteurs comme Benoît Poelvoorde et Edouard Baer m’aient fait confiance. J’avais parfois le sentiment d’un manque de légitimité et je ne voulais pas les décevoir. La chance que j’ai eue, c’est que Benoît Poelvoorde est le plus grand fan de Sempé que je connaisse. J’ai appris en plus qu’il avait fait des études de dessin et qu’il puisait toute l’humanité de ses personnages dans l’œuvre de Sempé. Je lui ai donc envoyé le scénario un peu comme une bouteille à la mer et il a accepté. Finalement, il a vu le film plusieurs fois, ce qu’il ne fait jamais, et il était très ému. Edouard Baer l’a vu à part et a aussi beaucoup aimé.

Benoît Lagrée : Avec deux personnages comme eux, il doit y avoir pas mal d’anecdotes sur le film !
Pierre Godeau : Les deux se sont vraiment contrôlés sur le tournage, les déconnades se faisaient surtout avant et après les prises, mais la meilleure s’est déroulée alors qu’il restait deux jours de tournage. Arrive la fameuse scène où Raoul doit enfin monter sur son vélo. Sur la première prise, Benoît a voulu nous faire une blague. Il avait 2 mètres à faire pour sortir du champ, mais 2 mètres sur une belle pente. Il a commencé à pédaler très vite en mode : “Salut la compagnie, je me casse !”. Mais il a pris une vitesse folle, échappé aux deux cascadeurs chargés de le réceptionner, et avait mal repéré les freins sur le vélo de course. Il a donc actionné le frein gauche à fond, celui de la roue avant, et a fait un énorme soleil – et s’est fracturé le coude… On a dû arrêter le tournage pendant un mois. Si la scène n’a pas été filmée, le son a été enregistré et on l’a inséré dans le film. Après coup, ça nous fait bien rire car tout s’est bien terminé, mais sur l’instant c’était un peu la panique.

« Je crois profondément que si le spectateur croit au personnage, en son histoire, qu’il a de l’empathie, il peut tout accepter de lui.»

Pierre Godeau

Xavier Herveau : Le film est assez populaire, il va cibler large, les grands-parents vont venir avec leurs petits-enfants.
Pierre Godeau : Benoît Poelvoorde utilise la métaphore du jouet en bois à propos du film : quand on emmène un enfant dans un magasin de jouets, il veut le dernier jouet à la mode mais on lui offre plutôt le jouet de notre enfance. Et finalement, c’est le jouet qu’il offrira à son tour à ses enfants ! Avec le film, il y a une sorte d’héritage d’un certain cinéma.

Annette Dupuy : Qu’est-ce qui caractérise votre cinéma ?
Pierre Godeau : Objectivement, il y a toujours un peu de poésie. Je crois profondément que si le spectateur croit au personnage, en son histoire, qu’il a de l’empathie, il peut tout accepter de lui. Le cinéma est fait pour s’évader, s’échapper, rêver. Quand j’écris, je vois des images, puis je les reforme.

Benoît Lagrée : Vous aimez les films avec un premier rôle important…
Pierre Godeau : Je préfère les films avec un personnage central. Je ne sais pas si je serai capable de faire un film choral, j’ai besoin de m’identifier. Ce qui me plaît, c’est d’imaginer ce que je ferais à la place du personnage dans telle ou telle situation.

Xavier Herveau : En tant qu’exploitant, pourquoi devrais-je diffuser ce film ?
Pierre Godeau : Il est à la fois populaire et singulier. Il n’y a pas assez de propositions aussi originales. Le cinéma est le lieu de la diversité et la diversité, c’est à l’exploitant de la défendre. On entend souvent que les films se ressemblent, là c’est l’occasion de varier.

Annette Dupuy : Quel est votre rapport à la salle ?
Pierre Godeau : Ma passion pour le cinéma vient d’elle : je vois beaucoup de films, j’ai mon rang préféré, ma salle préférée. J’ai fait mes deux films précédents comme un cinéphile, sans jamais penser aux entrées. C’était un miracle que Juliette  sorte au cinéma. La sortie du film ne m’appartenait pas, j’appréhendais beaucoup. Avec Raoul Taburin, il y a autre chose : je ressens le plaisir du public à découvrir le film, et prends un plaisir fou à entendre que le film est bienveillant, qu’il permet de s’évader ; quand on met tellement de soi, ça fait quelque chose d’avoir des retours. Avec ce film, c’est peut être le début d’une nouvelle relation entre le réalisateur et la salle. J’aime aussi rencontrer les exploitants : le film n’est pas simplement une carte qu’on envoie mais a un destinataire. On n’est pas si seul que ça.

Benoît Lagrée : Vous prévoyez une tournée des salles ?
Pierre Godeau : Pour l’instant on s’organise dans ce sens. C’est le bon moment pour moi, pour le film, d’aller à la rencontre du public. J’en ai vraiment envie.

Annette Dupuy : Pour finir, petit retour en arrière… Quel est votre premier souvenir de cinéma ?
Pierre Godeau : C’était l’avant-première d’Aladdin au Grand Rex. C’était dingue ! À l’époque, je pensais que le décor de la salle faisait partie du film, que les acteurs allaient sortir sur le balcon, se mettre à chanter. Ça marque un enfant de voir un tel spectacle, c’est la magie du cinéma. Plus tard,  on va voir des “films de grands” souvent un peu trop jeune. Je me souviens d’être allé voir Sixième sens, et de m’être  dit : “Qu’est-ce que je fous là, ça fait super peur !”. Mais je suis quand même retourné le voir !

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