Gaëtan Bruel : « Nous sommes en train de désarmer ce qui nous donnait une longueur d’avance »

Gaëtan Bruel à Cannes, en mai 2026 © Jules Dreyfus / Boxoffice Pro

Salué et copié dans le monde, notre modèle de financement du cinéma est aujourd’hui attaqué par des voix françaises, alerte le président du CNC dans une tribune au Monde, rappelant que c’est justement notre modèle qui permet notre souveraineté culturelle… sans coûter un euro à l’État.

« Dans quelques décennies, les historiens qui se pencheront sur la France de 2026 dresseront probablement le constat […] d’un pays qui aura été proche de se saborder lui-même », s’inquiète Gaëtan Bruel dans une tribune publiée le 8 juin par Le Monde. Alors que jusqu’ici, seuls « les géants américains » contestaient notre modèle, « depuis un an, ce sont des voix françaises qui portent un agenda de suppression du Centre national du cinéma et de l’image animée, dont même les adversaires historiques de l’exception culturelle n’avaient pas osé rêver ». Aussi, et comme il le fait inlassablement depuis le début de son mandat, le président du CNC veut rétablir les faits, en commençant par énoncer quatre défis majeurs à relever. 

Quatre défis pour la filière

Premièrement, il s’agit de « protéger notre outil créatif et industriel, mis à l’épreuve par une crise mondiale d’une violence inédite ». Car si la fréquentation des salles a chuté en cinq ans, « le problème n’est plus, comme il y a dix ans, le transfert des spectateurs vers le streaming : c’est la fragilisation simultanée de tous les modèles qui permettent encore de produire des œuvres ambitieuses – cinéma, télévision, streaming, jeux vidéo – face à la bascule massive des usages vers les plateformes “ gratuites” ». Or ces plateformes ont un coût pour la société en général, rappelle Gaëtan Bruel, et « notre industrie de l’image animée, c’est-à-dire notre capacité à produire des récits et des imaginaires de manière souveraine, se trouve en première ligne d’une disruption que l’intelligence artificielle ne fait qu’accélérer ». Et c’est bien le soutien du CNC à la création qui permet encore à nos enfants de « grandir avec des œuvres – et donc des références, des valeurs – majoritairement françaises ».

Le deuxième défi est d’accélérer à l’export. Les films français font déjà 40 % de leurs recettes à l’international, « mais nous pouvons faire bien plus ». Pour Gaëtan Bruel, la crise d’Hollywood laisse un champ libre pour d’autres cinémas et « la singularité des œuvres devient le nouvel or noir ». En reposant sur une logique R&D « fondée sur la prise de risque créative, notre modèle peut nous permettre de conquérir une place que nous n’avions jamais occupée ». En parallèle, le troisième défi est d’accueillir davantage de tournages étrangers. Non seulement parce qu’ils ont des retombées importantes sur l’économie locale et nationale, mais parce que « l’image est un actif stratégique » selon le président du CNC. Et à l’heure des plateformes, « chaque tournage étranger devient aussi une campagne d’image planétaire ». En cela, les doutes exprimés par certains sur les crédits d’impôt internationaux donnent un mauvais signal.

Quatrième grand défi : préserver un tissu de salles de cinéma « qui constitue l’une des grandes réussites françaises », notamment parce que le CNC en a fait un enjeu d’équité territoriale. Mais sachant que le parc a été construit pour un marché à 200 millions d’entrées, Gaëtan Bruel appelle à mobiliser tous les leviers pour faire revenir le public et ne pas revivre le début des années 1980. Là encore, « l’histoire montre que la filière et les pouvoirs publics ont su, ensemble, inverser ce déclin ».

Rappeler les faits

À ceux qui estiment que notre modèle produit trop de films qui « n’intéressent personne », le président du CNC répond que personne ne sait prédire le succès d’un film, et que c’est justement « notre force d’avoir des producteurs, des distributeurs et des salles qui offrent une diversité de films ». C’est cette diversité qui explique que près de deux Français sur trois sont allés au cinéma en 2025 : « elle est non pas la cause, mais le remède aux difficultés actuelles ».

Ces quatre défis ne sont pas propres à la France, et la plupart des pays d’Europe y répondent par des investissements massifs. « Voilà le grand paradoxe » pour Gaëtan Bruel : en huit décennies, la France a construit une position de champion mondial », sans que « le CNC ne mobilise 1 euro du budget de l’Etat, puisqu’il s’autofinance par des taxes qui sont acquittées par les seules entreprises du secteur et rend les films français beaucoup moins dépendants de l’argent public qu’ailleurs en Europe. Mais, à force de caricatures, de remises en cause à bas bruit et d’attentisme silencieux, nous sommes en train de désarmer ce qui nous donnait pourtant une longueur d’avance. Notre déclassement n’est en rien une fatalité, sauf si nous l’organisons nous-mêmes. »

Gaëtan Bruel à Cannes, en mai 2026 © Jules Dreyfus / Boxoffice Pro

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