François Aymé : « L’équation est difficile : nous avons moins d’entrées et il faut que l’on travaille plus et mieux »

François Aymé ©Tanguy Colon

INTERVIEW – Avant l’assemblée générale de l’Afcae, son président évoque les sujets qui seront abordés par les salles art et essai.

Comment s’annoncent ces rencontres nationales 2022 ?

Nous serons nombreux, avec 800 inscrits contre 600 l’an dernier, ce qui marque un retour à la normale. Autre bon signal : les distributeurs nous ont proposé 40 films, parmi ceux qu’ils présentent dans les sections parallèles cannoises, au lieu des 25-30 les autres années. Comme d’habitude nous en montrerons dix. Dans notre volonté de développer le travail en direction des jeunes, nous invitons six étudiants à visionner ces dix films avec nous. Ils en choisiront trois sur lesquels l’association fera, avec eux, un travail spécifique de promotion. En plus du Prix des exploitants art et essai (décerné l’an dernier à Drive My Car), il y aura donc cette année trois Coups de cœur Étudiants au cinéma.

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Parmi les temps forts, notre table ronde du mardi intitulée “Filière Cinéma : quels nouveaux modèles ?” permettra d’analyser la baisse de la fréquentation et d’interroger nos façons de réagir. Sidonie Dumas (Gaumont) et un deuxième intervenant représenteront la production, Xavier Albert (Fnef), membre du CA de la Fnef, Jane Roger (JHR) et Carole Scotta (Haut et Court), respectivement co-présidentes du SDI et du Dire parleront au nom de la distribution et Richard Patry et moi-même pour l’exploitation. Le débat sera animé par Philippe Rouyer de Positif et du Syndicat de la critique. L’idée est de parler sans langue de bois de nos capacités à nous remettre en question, en essayant de travailler ensemble au sein de toute la filière. Et le jour de l’ouverture du Festival, ce qui est symboliquement important.  

Peut-on s’attendre à des annonces lors de votre assemblée générale ?

Le CNC interviendra comme chaque année à l’issue de notre AG, mais surtout, de notre côté, nous dévoilerons l’étude sur les plateformes que l’Afcae a commandée en février dernier à l’Ifop. Nous présenterons des chiffres sur les modes de visionnement, le niveau des audiences des séries et des films, les parts de marché des différents opérateurs, et la concurrence que cela peut représenter pour les salles de cinéma. Cette étude, menée auprès de 2 000 personnes, est exclusive : d’autres enquêtes ont été menées dans la sphère privée mais n’ont pas été rendues publiques. Et en ce moment charnière, on dispose de chiffres sur tous les médias… sauf sur les plateformes. Les salles et les distributeurs communiquent leurs entrées en toute transparence, le CNC publie toutes les statistiques inimaginables sur le cinéma, quand les plateformes, elles, ne communiquent que sur leurs succès, donnant l’impression que tous leurs contenus cartonnent. Il est important, même à partir d’un échantillon –  ce que l’on fait pour une campagne présidentielle par exemple –,  d’avoir des données précises sur la croissance des plateformes, en particulier sur leurs audiences sur les grands films d’auteurs, montrés à Venise ou cités aux Oscars. 

« L’enjeu des plateformes est industriel, celui des salles est artistique » 

Au sujet des plateformes, pensez-vous qu’il faudra faire évoluer rapidement notre chronologie des médias ? 

Nous sommes solidaires de la position de la FNCF : notre chronologie permet d’avoir une succession de fenêtres et de financement cohérents. Ce n’est pas une idée “vieux jeu”, c’est la garantie de la diversité et du renouvellement des talents, qui permet de maintenir en France des financements variés pour une production variée, comme le prouve encore la sélection française de Cannes cette année. Notre chronologie a évolué dans cet esprit sain, avec des accords légitimes avec Canal+ et les plateformes. Il ne faut pas avoir l’obsession de tout voir et de tout montrer tout de suite : les différentes fenêtres donnent aux films une vie et un amortissement sur la durée. Aujourd’hui, nous manquons encore de recul : les plateformes sont trop récentes pour que l’on puisse faire leur bilan artistique. Les réalisateurs qu’elles produisent viennent de la filière cinéma, mais ont-elles un écosystème qui leur permet de révéler les Scorsese et Jane Campion des années 2030 ? C’est sous cet angle qu’il faut se poser la question. Le modèle français, qui a une dimension internationale, a des vertus durables. L’enjeu des plateformes est industriel, le nôtre est artistique. 

Mais quand elles produisent des films de qualité, pourrait-on les montrer en salles plus rapidement ou ponctuellement, comme le préconise par exemple Jérôme Seydoux  ?

J’ai du mal à comprendre la position de Pathé : nous avons eu des négociations au sujet de ce qui est un modèle économique. Si on invite les plateformes pour quelques séances événementielles, c’est une façon de scier la branche sur laquelle on est assis. Cela nie le tout le travail du distributeur de valorisation d’un film, mais aussi ce que l’on défend : que les films puissent être vus sur la durée et sur l’ensemble du territoire, et bénéficier ainsi du bouche-à-oreille. Ce qui n’existe pas pour 500 séances de Coda… pour lesquelles Pathé n’a d’ailleurs pas communiqué ses chiffres, probablement parce que ça n’a pas marché, notamment dans les territoires ruraux et en périphérie.

De leur côté, les plateformes savent que si elles sortent un film en salle, il acquiert une notoriété et donne envie aux gens de s’abonner quand il arrive sur leur service. C’est le système Canal+, qui fonctionne chez nous. Inversement, le choix de Disney de réserver les derniers Pixar à sa plateforme a privé ces films de l’ampleur qu’ils auraient eu avec une exposition en salle. Il faut insister sur Disney+ : les salles ont été frustrées de ne pas sortir Lucas et Soul, et une machine historique comme Disney, qui capte une part énorme du public, ne peut se limiter aux abonnés de sa plateforme. 

Vous parlez de Disney, mais en ce moment ce sont surtout les films indépendants qui souffrent… 

En effet, si l’on a deux ou trois surprises par mois, le marché actuel de l’art et essai est une succession de déceptions : les films d’auteur font entre 20 et 40 % de moins de ce que leurs distributeurs espéraient. Les gens vont moins au cinéma, le noyau dur d’assidus sur lequel on s’appuyait s’est réduit, et ce sont les titres art et essai les plus touchés. Ca ne veut pas dire que les films ne sont pas bons, mais qu’il faut imaginer d’autres formes d’exposition pour certains d’entre eux, en se mettant d’accord avec le distributeur sur une sortie réduite mais une exposition plus longue. Récemment des films comme L’Ombre d’un mensonge, Contes du hasard et autres fantaisies ou Le Chêne ont eu une stabilité intéressante sur la durée. Si l’on veut permettre à un “petit” film de faire 50 000 entrées au lieu de 25 000, il ne faut plus le débarquer dès la première semaine et lui accorder un nombre de séances raisonnable, sans choisir entre zéro ou 25 séances comme le font les multiplexes. Aujourd’hui, la moyenne de spectateurs par séance est globalement en dessous de 20… en moyenne, et souvent, donc, en dessous de 10. Cela au détriment de la dimension collective et conviviale de la salle de cinéma, qui perd alors tout son sens ! Et aujourd’hui, exploitants et distributeurs savent bien qu’une projection événementialisée attire davantage que la multiplication des séances. 

« Quand on est à moins 30 % de fréquentation,
il faut d’abord revoir notre façon de travailler » 

Faut-il davantage de règles à ce sujet, notamment via des engagements de programmation ?

C’est une vigilance nécessaire mais pas suffisante. Quand on est à moins 30 % de fréquentation, il faut d’abord revoir notre façon de travailler. Nous devons avoir une réflexion sur la production des films, qui doivent être différents de ce que les gens voient à domicile, et surtout l’expérience que nous proposons à travers nos animations, y compris la relation qu’un spectateur entretient avec son cinéma. C’est un travail de longue haleine, qui nécessite du personnel cinéphile et formé, et cela a un coût. L’équation est difficile : nous avons moins d’entrées et il faut que l’on travaille plus et mieux. Une des solutions est que le CNC, les communes et Régions nous aident davantage, mais de manière concertée et planifiée sur plusieurs années. Avec un cahier des charges, des objectifs précis et des partenariats avec des écoles, associations et entreprises… qui justifient une aide. Cette réflexion, née dans les années 80/90, a permis un parc extraordinaire de salles art et essai ; si on veut le renforcer, il faut à nouveau moduler et ajuster la façon de soutenir les salles.

En terme de soutien justement, comment va évoluer la subvention art et essai ?

Le CNC devrait annoncer le montant de l’aide 2022, puis après Cannes, reprendre le bilan de la réforme de 2017. Avant la pandémie, le Centre ne souhaitait pas augmenter l’enveloppe allouée, quel que soit le travail mené par les salles. Nous pensons que c’est une erreur : l’évolution du marché reposant sur ce travail des exploitants, la subvention doit être incitative. Nous sommes conscients des sommes importantes que cela représente, mais le travail des salles ayant encore progressé, il serait dommage de casser cette dynamique et qu’elles ne soient pas récompensées. 

La reconquête du public jeune préoccupe les salles art et essai depuis des années… mais aujourd’hui ne faut-il pas plus s’alarmer de la baisse des habitués plus âgés ? 

En effet, les adultes et seniors qui pouvaient assurer le succès de nombreux films d’auteur sont moins présents. Il se sont, eux aussi, abonnés à des plateformes et leurs comportements ont changé, du télétravail à la façon de manger… Pour les retraités, qui, ne travaillant plus, ont besoin de sociabilité, l’animation est une réponse. Mais là encore, il ne faut pas que la salle soit vide et il faut entretenir une relation humaine non consumériste. Y compris sur les services comme la réservation en ligne, efficace sur un Spider-Man, mais pas forcément pour de petits établissements qui doivent garder leur convivialité. 

Propos recueillis par Cécile Vargoz

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