Avec une 34e sélection mêlant fiction, documentaire voire film hybride, et un Café des Cinéastes toujours plus ouvert et engagé, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion continue son combat pour l’action culturelle.
Que retenir de la sélection 2026 de l’ACID ?
Nous avons reçu plus de 650 films, ce qui est bien plus que d’habitude, et la sélection de neuf films qui en résulte est marquée par une grande fraîcheur, puisque six d’entre eux sont des premiers longs métrages. Plus globalement, tous sont réalisés par des auteurs dont le travail n’est pas encore identifié par le grand public. Nous notons également la force de l’Iran à travers deux films qui se sont naturellement imposés par leur puissance : le documentaire français Dans la gueule de l’ogre de Mahsa Karampour et la fiction punk Living Twice, Dying Thrice de Karim Lakzadeh. Nous comptons deux autres documentaires : Cœur secret de Tom Fontenille et La Détention de Guillaume Massart, en plus d’un film hybride voire “non-binaire », Virages des Suissesses Céline Carridroit et Aline Suter. Côté fiction nous aurons Promised Spaces du Serbe Ivan Marković, Barça Zou de Paul Nouhet et Blaise de Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue, qui représentera l’animation. Enfin, Mauvaise Étoile de Lola Cambourieu et Yann Berlier ouvrira la sélection.
Pour l’instant, deux films possèdent des distributeurs en France, à savoir Blaise chez The Jokers et Mauvaise Étoile chez Tandem…
Une offre plurielle est une des clés pour faire revenir le public en salles et cette sélection en est l’incarnation. Je suis donc convaincue que tous les films finiront par trouver leur structure, comme l’année dernière. Néanmoins, la faible proportion de titres pour l’heure distribués renseigne sur une plus grande frilosité au moment du marché, et d’un rétrécissement du marché pour les propositions émergentes, sans casting identifié, et qui s’écrivent (et donc se produisent) différemment. Nous avons hâte des retours des distributeurs sur une œuvre comme Barça Zou avec ses allers-retours narratifs par exemple. On a le sentiment à l’ACID que seuls les cinéastes déjà identifiés peuvent se permettre une totale liberté narrative en ayant l’assurance que les diffuseurs les suivront dès les préfinancements, ce qui nous inquiète pour l’émergence de nouveaux talents. L’un des rôles de l’ACID est justement de mettre en lumière certaines des propositions que nous recevons, afin de signaler aux distributeurs et vendeurs internationaux les longs métrages qui ont réussi leur pari, avant de commencer le travail avec les exploitants. C’est ce travail de défrichage qui permet, des années plus tard, l’éclosion de figures comme Justine Triet, Kaouther Ben Hania ou, plus récemment, Martin Jauvat.
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L’ACID est un lieu d’expression privilégié du documentaire, en témoignent les trois – plus un film hybride – de cette sélection. Néanmoins, les derniers échos sur la place de cette typologie en salles évoquent une diffusion de plus en plus restreinte. Y a-t-il toutefois des raisons de rester optimiste ?
L’Association se trouve dans une position paradoxale : les cinéastes de l’ACID sont en première ligne pour constater les risques inédits qui planent sur le documentaire de création, tout en observant sa capacité vitale à recréer, grâce au cinéma, des espaces de dialogue autour de sujets sur lesquels la société se crispe. Ces craintes dépassent le simple documentaire de création et concernent notre avenir démocratique ; perdre cette production et sa visibilité en salle auprès des publics, c’est perdre un espace d’échange nécessaire. Par ailleurs, nous alertons également sur les inégalités de programmation liées à la nature même d’un film : trop souvent, le documentaire est relégué aux seules projections événementielles, et aucun écosystème ne peut tenir sur le long terme ainsi Ce risque de marginalisation s’accentue avec son exclusion récente du plancher de séances dans certains engagements de programmation homologués individuellement. C’est d’autant plus dommage que le CNC a renforcé son soutien pour la création et la distribution du documentaire, ce que nous saluons. L’angle mort est du côté de l’exploitation.
« Il existe une vraie appétence des publics pour des propositions esthétiquement ambitieuses qui ne prennent pas le spectateur par la main »
Dans ce contexte, comment percevez-vous la pondération des séances des œuvres de moins de 80 copies labellisées Recherche et découverte, en cours depuis le début d’année dans le cadre du deuxième volet de la réforme art et essai ?
La fréquentation des films labellisés Recherche peut fortement varier d’une année à l’autre. En 2024, sa progression massive était principalement portée par quelques titres comme La Zone d’intérêt, L’Histoire de Souleymane ou encore Les Graines du figuier sauvage qui ont tous dépassé les 500 000 entrées. Dans ces moments-là, il est crucial de s’assurer que cela ne cache pas une majorité de films en décrochage. Il faut donc laisser du temps à cette réforme avant d’en mesurer les véritables impacts sur la diffusion. Elle n’en demeurait pas moins une nécessité pour donner de l’air aux titres dont la diffusion est fragilisée, qui représentent le cœur du renouvellement des talents, mais aussi de notre cœur d’action : articuler exigence esthétique et découverte par de jeunes publics. Cela permet des rencontres fortes, comme celles observées autour de La Vie après Siham de Namir Abdel Messeeh ou l’Aventura de Sophie Letourneur [sélectionnés à l’ACID Cannes 2025, ndlr.]. Les projections de ces films ont suscité un immense enthousiasme et semblent même avoir éveillé des vocations chez de nombreux lycéens.
Justement, quel bilan tirez-vous des films de l’édition 2025 ?
De nombreux événements extérieurs ont semé d’embûches le parcours de cette programmation, mais nous sommes extrêmement fiers que les films aient réussi à exister par eux-mêmes. C’est notamment le cas du documentaire Put Your Soul On Your Hand and Walk de Sepideh Farsi [60 000 entrées depuis sa sortie le 24 septembre par New Story, ndlr.] qui, dans le contexte environnant – la situation israélo-palestinienne et le décès dramatique de la protagoniste Fatem Hassona – s’est imposé dans les salles par sa force. Même constat pour L’Aventura de Sophie Letourneur et Laurent dans le vent d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, tous deux accompagnés par Arizona, qui totalisent chacun près de 40 000 entrées. Il existe une vraie appétence des publics pour des propositions esthétiquement ambitieuses qui ne prennent pas le spectateur par la main. Pour preuve, lors d’une projection ACID Pop de L’Aventura en présence de la réalisatrice au mk2 Quai de Seine, les préventes affichant complet, nous avons dû basculer l’événement dans une salle de 300 places, qui s’est retrouvée pleine à craquer, plus de 10 mois après la sortie du film. Nous avons également la chance de pouvoir nous appuyer sur un noyau d’exploitants fidèles. Leur curiosité permanente force le respect : à Cannes, ils peuvent détester un film le lundi et revenir en salle avec le même enthousiasme le mardi. Ils font preuve d’un amour fort et d’une envie de transmission, malgré la conjoncture difficile qu’ils traversent.
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L’ACID s’illustre aussi à Cannes par son Café des Cinéastes. Quels seront les thèmes abordés cette année ?
Il s’agit de la sixième édition de ce dispositif, né de la volonté des cinéastes de l’Association de créer un espace ouvert pour protéger les œuvres et leurs auteurs. Accessible de 10h à 15h à tous les festivaliers même sans accréditation, puis avec des rencontres pro de 15h à 17h, c’est un carrefour où se croisent cinéastes, diffuseurs, exploitants, jeunes ambassadeurs et spectateurs. Pour cette édition, la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) organisera des rencontres pour présenter les dispositifs de France Télévisions avec Manuel Alduy [directeur du cinéma et des fictions internationales et jeunes adultes, ndlr.] et ceux du CNC avec Lionel Bertinet [directeur du cinéma, ndlr.], mais elle mettra aussi en place un dialogue avec la députée européenne Emma Rafowicz. La SCAM (Société civile des auteurs multimédia) se concentrera pour sa part sur la rémunération des auteurs et particulièrement lors des tournées. L’action culturelle sera également au programme avec l’ALCA (Agence livre cinéma & audiovisuel en Nouvelle-Aquitaine) et la FACC (Fédération de l’action culturelle cinématographique), dans la lignée du pacte territorial que nous avons co-signé en mars. Nous nous plaçons en outre en écho du tour de France du président du CNC Gaëtan Bruel que nous saluons. À côté, nous prolongeons la question de la santé mentale des indépendants que nous avons entamée aux précédents Café des indépendants, ce qui illustre entre autres l’engagement RSE du Café des Cinéastes.
Propos recueillis par Jules Dreyfus


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