Cannes 2026 : Entretien avec Julien Rejl (Quinzaine des Cinéastes)

Julien Rejl © Florent Drillon

Avec une sélection 2026 qui fait la part belle aux premiers films, au documentaire et à l’animation, la section parallèle créée par la Société des réalisatrices et réalisateurs de films réaffirme son ambition de faire partie de – et de restituer – l’histoire du cinéma et des salles. 

Votre sélection 2026 compte six premiers longs métrages, soit près d’un tiers d’une sélection de 19 films provenant de cinq continents. Assumez-vous la ligne plus “découvreuse” que suit la Quinzaine depuis votre arrivée, en juin 2022 ?

La découverte et l’éclectisme ont toujours été les deux piliers de la Quinzaine. L’idée est donc de toujours continuer à défricher de jeunes talents, qu’ils en soient à leur premier ou à leur deuxième long métrage, mais également de rassembler au sein d’une même sélection, sans aucune hiérarchie, cinéastes confirmés, productions destinées à un large public et œuvres plus pointues pour cinéphiles. C’est ce mélange des genres qui fait l’originalité de la Quinzaine, qui pour rappel est ouverte au public auquel on se doit de proposer la sélection la plus riche et variée possible. 

Au-delà de la diversité géographique, votre sélection se distingue également par la diversité des genres cinématographiques qui y sont représentés… 

Cette année, nous avons en effet mis un accent particulier sur le documentaire [avec Gabin de Maxence Voiseux et Merci d’être venu d’Alain Cavalier, ndlr.] et sur l’animation [Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach et Le Vertige de Quentin Dupieux en clôture, ndlr.]. Il s’agit de deux genres aux écritures plurielles qu’il nous tenait à cœur d’intégrer pleinement dans la sélection, au même titre que les autres formes de cinéma. Nous sommes très heureux d’avoir rétabli cet équilibre.

Quel sera le buzz de la Quinzaine cette année ?

Avec ses deux actrices principales extrêmement connues en Corée et au Japon, Dora, le troisième long métrage de July Jung, nous promet déjà un buzz asiatique. Même chose pour le film norvégien Low Expectations d’Eivind Landsvik, dont l’actrice principale compte un nombre impressionnant de followers sur les réseaux sociaux et qui va probablement attirer beaucoup de projecteurs sur la Quinzaine.

Il est évidemment toujours difficile de prédire le buzz à l’avance et je suis honnêtement très curieux de le découvrir ! Déjà, je ne sais pas si beaucoup de monde s’attendait à retrouver Kantemir Balagov [réalisateur russe de Tesnota – Une vie à l’étroit, Une grande fille… et de The Last Of Us – Saison 1, ndlr.] en ouverture. Enfin, j’espère que nos propositions d’animation vont détonner, et largement rassembler les publics.

« Le public de la Quinzaine a prouvé à quel point il est pluriel et imprévisible »

Le Gâteau du président de Hasan Hadi, qui a reçu le “Choix du public”, l’unique prix décerné à la Quinzaine, a réalisé 265 000 entrées dans les salles françaises depuis sa sortie sous bannière Tandem en février dernier. Que vous inspire ce succès ?

C’est un plaisir d’autant plus grand que ce film n’était pas vraiment dans nos radars et que nous l’avons repéré de manière… inattendue. Dès l’annonce de sa sélection, de nombreux distributeurs ont cherché à l’acquérir et pour beaucoup d’exploitants, il était l’une des plus belles propositions des Rencontres de l’AFCAE. Ensuite, il y a eu la Caméra d’or – qui récompense un premier film toutes sections confondues – couplée à notre Choix du public. Et au-delà de sa très belle carrière française en salles, il a eu un incroyable parcours international, jusqu’à sa nomination à l’Oscar du meilleur film étranger, sachant qu’il a été acquis par Sony aux États-Unis.

Bien sûr, nous aimerions que cela se passe comme ça à chaque fois. Le premier Choix du public avait été attribué au film canadien Une langue universelle, une œuvre originale, voire complètement barrée sur laquelle personne n’aurait parié. C’est donc un film d’auteur un peu plus niche, puis l’année suivante une proposition à vocation plus populaire qui ont remporté l’adhésion du public de la Quinzaine, prouvant à quel point ce dernier est pluriel et imprévisible. Mais dans les deux cas, ce qui me réjouit, c’est que les spectateurs ont décidé de primer une véritable découverte plutôt qu’un cinéaste déjà installé. Enfin, le succès du Gâteau du président prouve l’impact de ce “label” sur la distribution, pensé pour pouvoir être mis en avant sur leurs outils de communication. 

Quel est par ailleurs le titre de la sélection de l’année dernière dont la carrière vous a le plus surpris dans les salles françaises ?

L’Engloutie de Louise Hémon, un premier film, pas forcément facile d’accès, qui aux dernières nouvelles dépasse les 70 000 entrées. Après son lancement à la Quinzaine, il a cumulé les récompenses – comme le prix Jean-Vigo ou André Bazin des Cahiers du Cinéma – et a été primé dans un nombre incroyable de festivals. Et sachant que le film sortait un 24 décembre, son distributeur Condor a réussi à le faire exister à la période de Noël, pourtant peu propice aux films d’auteur.

Comment s’annonce la nouvelle édition de la Quinzaine en salles, prévue du 10 au 21 juin ?

Je suis très fier que nous ayons réussi à installer dans la durée et la stabilité un véritable partenariat interprofessionnel, avec le SCARE, les syndicats de distributeurs comme le DIRE et de SDI, de producteurs comme le SPI, les réseaux MK2 et Dulac ou encore Cinego pour la technique. Nous maintenons notre maillage d’une trentaine de salles. Celles qui sont en travaux cette année, comme le Star à Strasbourg ou le Diagonal à Montpellier, reviendront en 2027. En attendant, nous accueillons de nouveaux venus comme les CinéPlanet de Salon-de-Provence et d’Alès, Les Montreurs d’images à Agen, et le Ciné St-Leu à Amiens, dont l’arrivée me réjouit particulièrement car il acte le retour dans notre festival des Hauts-de-France, ma région d’origine.

Quelles sont les autres nouveautés de la Quinzaine en salles ?

Sur le fonctionnement, nous conservons la flexibilité introduite l’an dernier. Si Paris, Lyon et Marseille font toujours une reprise intégrale, les autres exploitants peuvent adapter la manifestation à leur échelle, en présentant un minimum de six films et au moins deux séances accompagnées.

Par contre, le Festival d’Annecy commençant un peu plus tard cette année, les deux longs métrages d’animation de notre sélection ne pourront pas être diffusés lors de la Quinzaine en salles. Je trouve dommage de faire primer la « logique de festival » sur l’intérêt des œuvres, des cinéastes et des distributeurs. Ces trente cinémas partenaires font partie des plus performants de France ; et la Quinzaine en salles, dans la foulée de Cannes, donne un tremplin à tous ces films pour que différents publics puissent les découvrir tout de suite, avec un aspect de “démocratisation” qui ne veut pas profiter aux deux films d’animation.

Pour cette édition 2026, vous publierez également le deuxième numéro des Carnets de la Quinzaine. Est-ce une autre façon de lier la section parallèle à son public et à une certaine histoire du cinéma ?

La Quinzaine est une sélection dans laquelle les cinéastes parlent avec le public après les projections. Ces échanges-là, il est important d’en garder une trace, pour les partager avec le plus grand nombre et transmettre cette cinéphilie dans le temps. Le principe de ces Carnets est donc de faire fructifier les échanges enregistrés lors de l’édition précédente, tout en y ajoutant des contenus inédits. Nous avons ainsi prolongé la discussion avec Alain Chabat, notre invité d’honneur de l’année dernière, en compagnie du critique de cinéma Adrien Dénouette. Cette année, Alain Guiraudie, qui nous a confié une photographie pour l’affiche du festival, a accepté de réaliser un entretien pour la préface. C’est une belle façon de continuer à travailler avec les cinéastes que nous aimons, en les faisant parler de cinéma autrement.

Pour ce numéro deux, nous avons également fait évoluer la forme. Au lieu de la stricte retranscription de questions-réponses de l’an passé, l’essayiste et historienne Gabriella Trujillo a transformé ces dialogues en récits. Elle y transmet notre enthousiasme de sélectionneurs tout en citant les réalisateurs. L’autre immense valeur ajoutée, ce sont les documents de travail et les photos de tournage inédits, fournis par les cinéastes eux-mêmes. C’est une plongée unique dans leur processus de création que l’on ne trouvera nulle part ailleurs. L’ouvrage sera disponible pour les plus chanceux à la boutique de la Quinzaine pendant le festival, puis partout en librairie et en ligne dès le mois de juin.

Propos recueillis par Aysegül Algan

Entretien paru dans le Boxoffice Pro n°516 du 10 mai 2026.

Julien Rejl © Florent Drillon

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