Cannes 2026 : Entretien avec Ava Cahen (Semaine de la Critique)

© Aurélie Lamachère

La déléguée générale de la section des “premières fois” réaffirme sa volonté d’accompagner les films et les cinéastes auprès du public, bien au-delà de Cannes.

On compte quatre premiers films français sélectionnés cette année, mais un seul dans la compétition, qui est particulièrement ouverte sur le monde. Constatez-vous l’émergence de nouveaux pays de cinéma ?

Le Festival de Cannes est international et nous essayons donc d’avoir une compétition qui le soit : nous avons vu cette année 1 050 longs métrages parvenus de 106 pays différents. L’Asie est très en forme, et après un film thaïlandais primé l’an dernier, Fantôme Utile, nous avons un premier film chinois, mais aussi un premier film de fiction mexicain, ainsi qu’un court métrage algérien et un autre syrien, qui apportent de nouvelles couleurs à cette sélection. Mais cette année, nous allons surtout présenter pour la première fois un long métrage du Yémen et un du Kosovo. C’est beau, parce que la Semaine de la Critique, c’est des premières fois, et c’est toujours grisant, en tant que programmateur, de vivre des premières fois. Chaque année, nous sommes en effet surpris par de nouvelles cinématographies qui émergent, dans des contextes politiques et sociaux parfois très compliqués. Ainsi Dua, de la kosovare Blerta Basholli, parle du conflit naissant entre le Kosovo et la Serbie dans les années 90, à travers le regard d’une adolescente ; The Station, premier long de la Yéménite Sara Ishaq, montre la vie de femmes qui résistent à un patriarcat étouffant dans ce pays, que l’on n’a pas souvent l’occasion de voir.
Nous retrouvons aussi cette année des territoires de cinéma rarement exposés à Cannes, comme l’Irlande avec Tin Castle, portrait d’une famille de travelers irlandais, qui marque le retour du documentaire dans notre compétition. Mais si nous essayons d’être une fenêtre sur le monde, c’est toujours la qualité artistique qui guide notre sélection.

Sur les 7 longs en compétition, 5 sont réalisés par des femmes. La Semaine continue d’être exemplaire à cet égard, mais là aussi, est-ce la qualité artistique qui prime ? 

Toujours. On ne pratique pas de politique de quotas, pas plus que de boycott culturel de quelconque pays. En revanche, on constate une progression du nombre de films réalisés par des femmes parmi ceux que l’on reçoit ; en quelques années, on est passé de 24 % à 30 %. Ce n’est pas encore la parité, mais ce sont souvent les films qui nous ont le plus touchés et bousculés, et c’est un très heureux hasard. Car en tant que critique et programmateur, nous avons une responsabilité dans les images et les représentations que l’on partage : l’exigence artistique est la même pour toutes les sélections du Festival de Cannes, un endroit merveilleux qui peut faire des carrières, mais peut aussi être très cruel.

Autre première fois, la Semaine s’ouvrira avec un film d’animation : est-ce d’abord le film qui vous a conquis ou la volonté de soutenir l’animation française ?

Un peu les deux : le cinéma d’animation français est aimé de par le monde et ses talents sont souvent récupérés par d’autres pays producteurs. Dans ce très beau film d’ouverture, la grâce de l’animation nous a percutés. Il s’appelle In Waves et sa représentation des vagues, réaliste et poétique, nous a vraiment enchantés. Réalisé par la franco-vietnamienne Phuong Mai Nguyen, c’est un film français mais qui se passe aux États-Unis, et reprend un peu les codes des teen movies américains des années 90, fusionnant les genres, la 2D et et de la 3D. Plus généralement, on constate une belle percée de l’animation à Cannes, avec Flow il y a deux ans, l’année dernière Arco et, en clôture de la Semaine de la Critique, Planètes de Momoko Seto. Nous essayons de montrer le cinéma dans tous ses états, avec, chaque jour de la Semaine, un langage et une couleur différente. 

« Chaque année, nous sommes surpris par de nouvelles cinématographies qui émergent, dans des contextes politiques et sociaux parfois très compliqués »

La salle du Miramar à Cannes n’est-elle pas devenue trop petite ?

C’est une salle de 450 places mais extrêmement bien équipée, et qui surtout, avec son côté cocon, est la maison refuge des premiers films. Cela peut être très impressionnant de montrer son premier film à Cannes et Miramar est une petite salle, mais avec une grande caisse de résonance. Je l’ai constaté dès 2022 lors de ma première année en tant que déléguée générale : j’avais l’impression que tout le monde parlait d’Aftersun sur la Croisette. Et puis nous proposons trois séances par jour pour chaque film, ainsi que des projections publiques au cinéma de Valbonne, avec l’Association Les Visiteurs du Soir, et à La Licorne à Cannes-la Bocca. 

Après Cannes, comment accompagnez-vous la vie des films auprès du public ?

Un film existe dès lors qu’il est vu. Depuis quelques années, tous les films que nous sélectionnons à la Semaine de la Critique ont un distributeur, ce qui n’est pas un critère d’éligibilité, mais nous assure de la visibilité du film en France et pour les ventes internationales. C’est aussi souvent notre sélection qui déclenche l’arrivée d’un distributeur, ce qui est très réjouissant : modestement, on se dit qu’on a les yeux au bon endroit. Nous accompagnons ensuite les films dans le cadre de leurs avant-premières en travaillant avec les distributeurs, mais aussi sur la durée, notamment auprès des scolaires. Les membres de notre comité ont présenté récemment Imago, Planètes ou Des preuves d’amour qui étaient en sélection l’an dernier, en expliquant pourquoi on choisit certains films et comment se bâtit un regard critique. C’est une façon pour nous d’être présents aux côtés des cinéastes, qu’on ne lâche pas dans la nature après Cannes, mais aussi aux côtés des spectateurs et spectatrices. 

Vous organisez aussi des ciné-clubs ?

Nous animons le ciné-club “Critique et création” au Jeu de paume, une salle très accueillante d’une centaine de places, qui nous permet là aussi d’être dans un petit cocon et de vivre des moments privilégiés. Je crois que le discours critique est toujours prescripteur et quand un critique de cinéma vient parler d’un film en salle, cela peut susciter une excitation incroyable, comme un Philippe Rouyer sait le faire. La question des publics nous tient beaucoup à cœur en tant que critiques de cinéma : c’est un métier de transmission. Et le cinéma d’auteur peut être très généreux et trouver son chemin en salles auprès de toutes les générations, en témoignent des films comme La Pampa ou Nino, pour lequel nous avons organisé une très belle avant-première en septembre dernier, en compagnie de Théodore Pellerin. 

Théodore Pellerin qui est d’ailleurs membre de votre jury cette année…

C’est un acteur que j’ai découvert en 2018, dans le cadre d’un de mes voyages au Canada, dans Chien de garde de Sophie Dupuis. Je le suivais de loin jusqu’à ce que Nino nous arrive et séduise tout le monde, valant à Théodore le prix de la révélation à la Semaine de la critique puis le César du meilleur espoir. Il saura regarder les films exigeants que l’on propose, et nous avions très envie de passer la semaine avec lui… parce qu’on l’adore. Et puis cela crée une continuité, comme l’affiche de la Semaine de la Critique qui chaque année remet en avant un film marquant de l’édition précédente. Cette fois, nous rendons hommage à Manon Clavel et Makita Samba qui nous ont bouleversés dans Kika, car nous sommes aussi la section de la révélation de jeunes comédiennes et comédiens. Nous tenons beaucoup, à travers des premiers films, à faire découvrir de nouveaux visages.

« Nous sommes très fiers quand, dès leur deuxième ou troisième film, ces cinéastes s’inscrivent dans l’Histoire du cinéma »

Prévoyez-vous à nouveau une reprise de la sélection de la semaine de la Critique en salles ?

Dans la foulée de Cannes, l’intégralité de l’édition – courts et longs – est reprise à la Cinémathèque française, puis les longs sont montrés à Marseille, aux Variétés et à La Baleine. Ce sont des moments plus détendus qu’à Cannes et formidables, parce que le public est là, et peut échanger avec les équipes qui viennent présenter leurs films. Il y a une reprise également en Corse, que nous avons décalée cette année de juin à octobre, pour toucher tous les publics, y compris étudiants. Cela coïncidera avec nos ateliers Next Step II en Corse, à Casell’arte, lancés il y a deux ans autour de Musique et cinéma. Les films de chaque édition sont aussi repris en octobre au Mexique, en partenariat avec le Festival de Morelia. Nous avions autrefois une très belle reprise au Liban, où c’est malheureusement devenu compliqué à assumer mais que nous aimerions relancer, et nous essayons d’ouvrir à l’Asie.

Vous accompagnez aussi les cinéastes dans la poursuite de leur carrière. Comment se déploient vos ateliers Next Step ? 

Next Step volume 1 consiste à accompagner des cinéastes dont nous avons sélectionné un court métrage et qui passent au long. Nous les invitions à Paris et au Moulin d’Andé où pendant une semaine, ils sont conseillés sur l’écriture de leur scénario et son lancement sur le marché. Le programme Next Step II, en Corse, vise à créer des rencontres entre des cinéastes, passés par la Semaine de la critique et en train d’écrire leur deuxième long, et des compositeurs et compositrices. Ces ateliers donnent lieu à des moments absolument magiques de travail collectif, de réflexion sur l’apport de la musique dans un film. Des compositeurs donnent aussi des master class, comme Amine Bouhafa, qui a fait la musique de La Petite Dernière d’Hafsia Herzi… une réalisatrice révélée à la Semaine de la Critique. Nous tenons vraiment à accompagnement les cinéastes pour qu’ils trouvent leur place dans l’industrie ; pas juste pour les lancer, mais pour qu’ils volent de leurs propres ailes. Et on le voit cette année avec trois anciens, trois alumni de la Semaine de la Critique en compétition officielle : Charline Bourgeois-Tacquet avec La Vie d’une femme, dont nous avions présenté Les Amours d’Anaïs en 2021 ; Emmanuel Marre avec Notre salut, après Rien à foutre à la Semaine en 2021 ; et Léa Mysius avec Histoires de la nuit, dont nous avions projeté Ava en 2017. Nous sommes très fiers quand, dès leur deuxième ou troisième film, ces cinéastes s’inscrivent dans l’Histoire du cinéma.

Propos recueillis par Cécile Vargoz

Entretien paru dans le Boxoffice Pro n°516 du 10 mai 2026.

© Aurélie Lamachère

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