Congrès FNCF 2026 : CINEO remet le modèle économique des cinémas au cœur du débat

Alors que débute le Congrès des cinémas français à Deauville, Cédric Aubry, le nouveau président du Syndicat des cinémas indépendants privés, appelle à éprouver la réalité économique du secteur en regardant au-delà du seul chiffre national des entrées.

Le cinéma connaît une reprise de fréquentation. Pourquoi CINEO souhaite-t-il malgré tout alerter sur la situation économique des salles ?

Parce qu’il faut savoir tenir deux constats en même temps. Le premier est extrêmement positif : les spectateurs reviennent et nous pouvons collectivement nous en réjouir. Cette reprise démontre aussi que les discours annonçant un désintérêt durable du public pour la salle étaient probablement trop rapides : lorsque les films sont là et correspondent aux attentes, les spectateurs répondent présents. Nous restons profondément convaincus que le cinéma est un marché d’offre. Mais le second constat est que cette reprise n’est pas homogène. Un chiffre national peut progresser fortement tout en recouvrant des situations très différentes selon les établissements. 

Comment se manifeste ce décalage entre la reprise de la fréquentation au niveau national et la réalité de nombreux cinémas ?

Une part importante de la petite et de la moyenne exploitation reste confrontée à des niveaux de fréquentation beaucoup plus proches de ceux des années précédentes. Or, pendant ce temps, les charges ont continué à progresser. C’est là que se situe notre inquiétude. Faire demain autant d’entrées qu’hier ne permettra pas nécessairement de produire le même résultat économique.

Les indicateurs habituels ne suffisent-ils donc plus pour évaluer la santé de l’exploitation ?

La fréquentation reste évidemment essentielle, mais elle ne peut pas être le seul thermomètre. Une entreprise peut maintenir son activité tout en voyant progressivement disparaître ses marges de manœuvre. Et pour un cinéma indépendant, la marge n’est pas une abstraction financière. C’est ce qui permet de remplacer un projecteur, de rénover une salle, d’améliorer l’accueil, d’embaucher, de communiquer, d’organiser une rencontre ou de prendre un risque sur un film. Lorsque les marges diminuent, c’est progressivement la capacité d’action culturelle de l’exploitant qui diminue. C’est pourquoi CINEO défend une idée assez simple : recommencer à regarder l’économie comme l’une des conditions de notre ambition culturelle.

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Cette réflexion sur l’équilibre économique explique-t-elle votre volonté d’ouvrir le débat sur les tarifs ?

Oui, parce que nous avons parfois tendance à considérer le prix du billet uniquement du point de vue du spectateur. Il faut évidemment préserver l’accessibilité du cinéma. Mais le prix d’une entrée a également une fonction économique dans notre modèle. La recette remonte au distributeur et à la production. La TSA finance notre système de soutien. La TVA contribue aux finances publiques. Le billet de cinéma est à la fois un prix d’accès à une œuvre et le premier maillon économique de toute une chaîne. Nous devons donc pouvoir nous demander collectivement si la très grande dispersion des politiques tarifaires que nous observons aujourd’hui est sans conséquence sur cette chaîne.

Vous faites notamment référence aux cinémas bénéficiant de financements publics ?

Oui, mais il faut être très précis sur ce sujet. CINEO ne remet absolument pas en cause le principe du soutien public aux cinémas. Il est légitime et indispensable dans de nombreux territoires. Nous posons une question différente : à quoi l’argent public doit-il prioritairement servir ? Lorsqu’une collectivité accompagne fortement un établissement, elle peut utiliser ces moyens pour enrichir son offre, renforcer ses équipes, développer l’éducation à l’image, organiser des animations, améliorer son accessibilité ou investir. Elle peut également les utiliser pour maintenir des tarifs particulièrement faibles. Ce choix mérite d’être évalué économiquement et culturellement. Car réduire la politique culturelle au prix le plus bas mérite d’être questionné. Un spectateur ne choisit pas uniquement une salle pour son prix ; il choisit un film, une programmation, un lieu, un niveau de confort, un accueil, une animation et une expérience. L’accessibilité ne doit pas être confondue avec une course permanente au tarif le plus bas.

Cette réflexion peut-elle englober les relations entre distributeurs et exploitants ?

Elle doit au minimum pouvoir être présente dans la discussion. Prenons deux établissements réalisant le même nombre d’entrées sur un film, mais avec des recettes moyennes très différentes. Pour le distributeur et, derrière lui, pour la production, le résultat économique n’est pas identique. La contribution à la TSA et à la TVA ne l’est pas davantage. Nous ne disons évidemment pas que la recette moyenne doit décider à elle seule de l’accès aux films. Mais lorsque nous parlons de concurrence entre établissements, de circulation des œuvres ou d’exposition des films, la contribution de chacun à l’économie de la filière ne peut pas être considérée comme une donnée illégitime. Le sujet mérite au moins d’être posé.

Le classement art et essai a beaucoup fait débat cette année. Quel regard CINEO porte-t-il sur la réforme et ses impacts ?

Il serait trop simple de faire de la réforme le point de départ de toutes les difficultés. Ne faisons pas de la réforme un totem, ni dans un sens ni dans l’autre. Le sujet est plus ancien et plus profond. Depuis une quinzaine d’années, nous avons progressivement renoncé à regarder avec suffisamment de méthode la dimension économique de l’engagement art et essai des salles. Or faire de l’art et essai, ce n’est pas seulement programmer des films recommandés. C’est disposer des ressources humaines permettant de les accompagner. C’est organiser des rencontres, travailler avec les associations et les établissements scolaires, communiquer, animer, créer des événements. C’est aussi, pour l’exploitant, consacrer du temps et des moyens à des séances dont l’équilibre économique est parfois fragile. On ne peut pas demander toujours davantage aux salles sans regarder les moyens dont elles disposent réellement pour le faire. C’est cette dimension que CINEO souhaite remettre au cœur de la réflexion.

Vous remettez donc en cause la place prise par la sélectivité dans le classement ?

Nous pensons qu’elle doit être beaucoup plus fortement mise en perspective avec les réalités des territoires. Au fil des années, la sélectivité a pris une place considérable dans l’évaluation. Mais plus elle devient déterminante, plus il est indispensable de se demander si nous comparons réellement des situations comparables. Faire vivre une politique art et essai dans une grande agglomération, dans une ville universitaire ou dans un territoire bénéficiant d’un environnement culturel dense n’a rien à voir avec le travail réalisé dans une petite ou une moyenne ville, avec une population moins importante, une sociologie différente et parfois des équipes beaucoup plus réduites. Ce n’est pas diminuer l’exigence culturelle que de le reconnaître. Au contraire, reconnaître l’effort suppose de mesurer d’où l’on part et avec quels moyens on agit. La taille des villes, leur sociologie, la réalité économique locale et les ressources humaines dont disposent les cinémas doivent donc peser réellement dans l’appréciation. L’enjeu n’est pas de rendre un classement moins exigeant ; il est d’éviter qu’une conception trop uniforme de la sélectivité ne finisse paradoxalement par défavoriser ceux qui font vivre l’art et essai dans les territoires où c’est le plus difficile.

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Vous soulevez également la question des cinémas qui ferment plusieurs semaines dans l’année. Quel rapport avec le classement art et essai ?

C’est un sujet très concret et pourtant assez peu regardé. L’été que nous venons de vivre l’a particulièrement illustré : pendant les périodes de très fortes chaleurs, les cinémas climatisés ont démontré qu’ils pouvaient aussi constituer des lieux de culture, de rencontre et même de refuge pour la population. Pourtant, une partie des établissements ferme encore plusieurs semaines au cœur de l’été. Chacun organise évidemment son exploitation comme il l’entend. Mais dès lors que nous comparons les performances des salles dans le cadre d’un classement national, les semaines pendant lesquelles elles ne sont pas ouvertes ne peuvent pas être considérées comme si elles n’avaient aucune incidence. Cette situation a d’ailleurs des conséquences qui dépassent les seuls établissements concernés. Les distributeurs art et essai connaissent ces fermetures et savent qu’une partie du parc sera absente pendant plusieurs semaines. Cela pèse nécessairement sur les calendriers de sorties et contribue à réduire l’offre de films art et essai au cœur de l’été. Les salles qui font, elles, le choix de rester ouvertes toute l’année subissent cette raréfaction de l’offre. Elles continuent à ouvrir, à payer leurs équipes, à accueillir le public et à assurer leurs séances, mais peuvent parallèlement voir leur part de séances art et essai diminuer. Il y a là un véritable paradoxe. Une salle ne devrait pas pouvoir être défavorisée dans son classement parce qu’elle est restée ouverte lorsque d’autres étaient fermées. C’est pourquoi CINEO souhaite que les semaines de fermeture soient réellement intégrées dans les mécanismes de pondération et d’appréciation du classement. Plus largement, ce sujet illustre parfaitement ce que nous défendons : le classement art et essai ne doit pas seulement mesurer un résultat statistique. Il doit être capable d’apprécier l’effort réellement consenti par une salle au regard de son territoire, de ses moyens et des conditions dans lesquelles elle exerce son activité.

Un autre sujet monte très fortement dans la profession : la data. Quelle place les indépendants peuvent-ils prendre dans cette évolution ?

Toute leur place, à condition de ne pas commencer la réflexion par la fin. Nous entendons beaucoup parler de l’utilisation et du partage de la data. Mais avant de partager une donnée, il faut d’abord la produire. Et c’est aujourd’hui le premier enjeu pour les indépendants. Faire évoluer les systèmes de billetterie, collecter la donnée, disposer des services permettant de la traiter : tout cela représente de nouvelles charges. À l’échelle des adhérents de CINEO, les conditions contractuelles actuellement proposées par nos partenaires de billetterie pourraient représenter près de 2 millions d’euros de charges nouvelles par an. Avant même que la data n’ait produit un euro de recette supplémentaire pour la filière, sa production constitue donc déjà un nouveau marché. Et c’est une réalité dont on parle finalement assez peu.

Est-ce ce qui explique la prudence de CINEO sur ce dossier ?

Notre position tient en deux mots : prudence et mobilisation. Mobilisation, parce que nous sommes convaincus que la donnée peut nous permettre de mieux connaître les spectateurs, de mieux promouvoir les œuvres et de reconquérir une partie du public. Prudence, parce que cette évolution ne doit pas créer un nouveau fossé entre ceux qui disposent déjà des infrastructures nécessaires et les indépendants qui devront financer leur mise à niveau. Le débat ne peut donc pas porter uniquement sur la circulation de la donnée. Il doit aussi porter sur son coût de production et sur le modèle économique qui se construit autour d’elle. Avant même de créer de nouvelles recettes, la data crée des coûts et un marché. Qui supportera ces coûts ? Qui bénéficiera de ce marché ? Et demain, comment sera répartie la valeur créée ? Ce sont des questions légitimes. Les intérêts prioritaires autour de la data doivent rester ceux de la filière.

L’éducation à l’image relève-t-elle de la même logique ?

Oui, avec une préoccupation supplémentaire : celle du temps long. L’éducation à l’image est probablement l’un des investissements les plus importants que nous puissions réaliser collectivement. Les dispositifs scolaires et le pass Culture doivent permettre de créer des habitudes et de construire une relation entre les jeunes, les œuvres et les salles. Nous devons donc défendre les moyens qui leur sont consacrés. Mais nous devons également regarder leur effet réel. Lorsqu’un nouveau financement public se substitue simplement à un financement qui existait auparavant, il y a déplacement de la dépense mais pas nécessairement développement de l’action. Notre critère devrait être extrêmement simple : avons-nous, grâce à ces moyens, permis à davantage de jeunes de découvrir davantage de films et fréquenter davantage les salles ? C’est sur cette capacité à créer de nouvelles pratiques que nous devons concentrer nos efforts.

En conclusion, quel modèle d’exploitation permettra-t-il de préserver durablement les cinémas ?

Nous ne voulons pas opposer les modèles. Nous voulons préserver leur diversité. Mais cette diversité ne pourra pas durablement reposer sur la fragilisation économique de ceux qui entreprennent, investissent et assument le risque d’exploitation. Une entreprise de cinéma solide peut investir, embaucher, animer, accompagner des films difficiles, accueillir des scolaires et moderniser ses équipements. À l’inverse, lorsque ses marges disparaissent, sa capacité à remplir toutes ces missions finit nécessairement par se réduire. C’est pourquoi nous voulons remettre cette question au centre des discussions professionnelles : quelle économie voulons-nous construire pour financer durablement la diversité du cinéma français ? Culture et économie ne sont pas deux objectifs contradictoires. Pour CINEO, la diversité culturelle suppose aussi une diversité d’entreprises suffisamment solides pour la faire vivre.

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