Congrès FNCF 2026 : Entretien avec Laurent Desmoulins, président de la branche Grande Exploitation

Laurent Desmoulins, président de la branche Grande Exploitation © Groupe CGR

Si l’été a confirmé l’appétit du public pour les blockbusters et les formats premium, la Grande Exploitation reste prudente, et attachée à un un débat qui n’oppose pas  systématiquement les différentes typologies d’exploitation.


Il ne faut pas tirer de conclusions définitives à partir des seuls résultats de l’été

Ce congrès arrive dans la foulée d’un été exceptionnel. Quel est le moral de la grande exploitation ? Au-delà du nombre d’entrées, le retour des blockbusters américains, notamment dans les salles premium, a-t-il également tenu ses promesses en termes de hausse des recettes ?

Le moral est nettement meilleur qu’à la même période l’an dernier. L’été a confirmé la capacité des salles à retrouver un public nombreux lorsque l’offre est au rendez-vous. La conjonction de cette programmation attractive et des fortes chaleurs ont incité les spectateurs à fréquenter nos salles. La semaine du 29 juillet au 4 août a même atteint un niveau record pour une période estivale, avec environ 6,5 millions d’entrées.
Les blockbusters américains ont joué leur rôle, notamment dans les salles premium. Celles-ci ont fait l’objet d’un réel engouement ces dernières semaines avec les sorties de L’Odyssée et de Spider-Man: Brand New Day. Cela a permis de soutenir le prix moyen. Certains cinémas ont boosté leurs entrées grâce à ses formats (le Pathé Odysseum de Montpellier ainsi que le Grand Rex de Paris en sont deux exemples édifiants). Il faut toutefois rester mesuré : ces résultats exceptionnels améliorent les recettes de manière significative et témoignent de l’engouement des spectateurs pour voir des films dans les meilleures conditions possibles. Mais ces formats nécessitent des investissements très lourds et leur retour sur investissement peut être à moyen ou long terme. C’est un été exceptionnel. Espérons que ce retour du public puisse s’inscrire dans le temps de manière pérenne. Car il faut rappeler, pour ce qui concerne la Grande Exploitation, que l’on est encore loin de la fréquentation d’avant Covid et fin des VPF : d’après les chiffres de la FNCF, la Grande Exploitation en cumul au 1er septembre est à -18 % en fréquentation par rapport à 2017-2019 sur la même période (quand la Moyenne Exploitation est à -4% et la Petite Exploitation à +3% toujours vs 2017-19).


Dans ce contexte encourageant, comment évoluent les relations entre exploitants, notamment dans les zones à concurrence ?

La fréquentation redonne de la confiance, mais elle ne fait pas disparaître les tensions locales. Dans les zones à concurrence, chacun cherche naturellement à consolider son activité. Il faut néanmoins éviter que le débat oppose systématiquement Grande, Moyenne et Petite Exploitation.

Les situations doivent être examinées à partir de faits précis : programmation, conditions tarifaires, soutiens des collectivités territoriales, fréquentation réelle et besoins du territoire. Le dialogue engagé au sein des instances professionnelles doit permettre de traiter ces questions de manière documentée, sans généralisation ni mise en cause globale d’une catégorie d’exploitants.

Et avec les distributeurs ?

Les relations restent fondées sur une interdépendance réelle et surtout historique. Les distributeurs ont besoin d’un réseau capable de donner aux films la meilleure exposition possible, tandis que les exploitants doivent pouvoir disposer de plans de sortie cohérents avec le potentiel des œuvres et la réalité de leurs territoires.

Les échanges peuvent parfois se tendre lorsque les copies sont nombreuses ou que les décisions interviennent tardivement. Les recommandations récentes du CNC vont dans le bon sens en rappelant la nécessité d’une meilleure anticipation et d’une plus grande transparence. L’enjeu est de préserver à la fois la liberté commerciale des distributeurs et la visibilité économique nécessaire aux salles.

Comment la branche a-t-elle reçu les recommandations du Comité de concertation distributeurs-exploitants ?

Ces recommandations constituent une avancée. Elles apportent un cadre, sans remettre en cause la liberté de programmation. La limitation des avant-premières, l’information préalable du public et l’absence de séances le samedi, répondent à un objectif commun : éviter les déprogrammations tardives et préserver l’exposition des films. Pour les visas exceptionnels, le délai d’annonce de six à huit semaines et la recherche d’un meilleur équilibre géographique sont également positifs. Les contenus destinés au jeune public auraient toutefois pu bénéficier d’une certaine souplesse. Veiller à l’application homogène de ces principes et disposer, si nécessaire, d’un dispositif de contrôle plus réactif pourraient être les prochaines étapes.


Concernant l’expansion du parc et le maillage territorial, la Grande Exploitation demande-t-elle toujours une réforme des CDACi ?

Oui, mais cette réforme doit être équilibrée. Il ne s’agit pas de freiner tout nouveau projet, ni de remettre en cause la complémentarité entre les différents types de salles. Il faut en revanche mieux apprécier l’impact économique d’une implantation et de son incidence sur la fréquentation existante, l’environnement. Les procédures doivent être plus lisibles, plus rapides et davantage fondées sur une analyse actualisée des besoins. Le maillage territorial devrait rester l’objectif central, avec une attention particulière portée aux territoires insuffisamment équipés.

En matière de modernisation du parc, où en sont les capacités d’investissement de votre branche ? Et ses priorités ?

Les capacités d’investissement existent, mais elles sont plus sélectives qu’avant. Les coûts de l’énergie, des travaux, des loyers et du financement pèsent fortement sur les décisions. Les priorités portent d’abord la rénovation, le confort, l’accessibilité, la sobriété énergétique et la modernisation des équipements. Les formats premium peuvent également contribuer à renforcer l’attractivité des sites, à condition d’être adaptés à leur zone de chalandise. L’objectif n’est pas de multiplier les équipements, mais de construire une expérience qui justifie le déplacement et fidélise les spectateurs.

Est-ce que l’accélération du changement climatique incite à accélérer la transition écologique ?

La canicule rappelle que la transition écologique est à la fois une responsabilité et une nécessité économique. Les exploitants travaillent notamment sur la consommation énergétique, la gestion de la climatisation, l’éclairage, les équipements moins énergivores, la réduction des déchets, lors des créations comme des rénovations d’établissements. Les investissements nécessaires sont importants et doivent s’inscrire dans le temps. Il est donc essentiel que les dispositifs d’accompagnement publics restent accessibles, notamment pour les établissements qui ne disposent pas des mêmes capacités financières. La transition doit être ambitieuse, mais également réaliste.


Le secteur vous semble-t-il toujours pâtir d’un déficit d’attractivité de ses métiers ? Quels sont les nouveaux enjeux de formation identifiés ?

Le secteur offre des métiers de contact, de responsabilité et de polyvalence, mais ils restent parfois mal connus. L’enjeu est de mieux les faire découvrir, notamment aux jeunes, et de renforcer les parcours d’intégration et de progression professionnelle. Les métiers évoluent : les équipes doivent maîtriser davantage les outils numériques, la relation client, les enjeux RSE, ainsi que la maintenance de nouveaux équipements. Une cartographie récente des métiers souligne d’ailleurs le rapprochement croissant entre fonctions techniques, accueil et gestion.


Où en l’adoption des outils IA ?

Elle  commence à être expérimentée pour automatiser certaines tâches, analyser les données ou améliorer la relation client. Des tâches répétitives qui n’apportent aucune plus-value pour le collaborateur pourraient être confiées à des chatbots par exemple. Son déploiement doit cependant se faire avec prudence, dans le respect des données personnelles, de la transparence et de l’emploi. La priorité est d’en faire un outil au service des équipes, pour les assister dans les tâches redondantes et faciliter leurs missions. Des systèmes d’aide à la programmation sont également des axes de développement très intéressants.

Quels progrès peut-on encore faire en matière d’accessibilité pour le handicap sensoriel ? Peut-on proposer encore plus de séances STME ?

Des progrès sont encore possibles, tant dans l’équipement des salles que dans l’information du public. Il faut rendre les séances accessibles plus visibles, améliorer la communication et mieux former les équipes à l’accueil des publics concernées. Les séances STME peuvent être développées, mais leur programmation doit tenir compte de la demande locale et des conditions techniques. L’accessibilité ne doit pas être limitée à quelques séances identifiées : elle doit progressivement être intégrée à la conception globale de l’offre et des équipements. Des solutions innovantes sont en cours de déploiement dans les salles. Elles ont pour objectif à terme, d’offrir aux spectateurs la totalité de la programmation.

L’éducation à l’image doit être considérée comme une mission de toute la filière


Le grand plan Éducation à l’image prévoit de doubler les effectifs d’élèves dans Ma Classe au cinéma. Certains cinémas de la Grande Exploitation intègrent-ils ces dispositifs ?

Plusieurs établissements de la Grande Exploitation y participent déjà, en lien avec les collectivités, les enseignants et les coordinations locales. Ils disposent des capacités d’accueil nécessaires pour recevoir des groupes importants et organiser des séances dans de bonnes conditions. Le doublement des effectifs est une excellente nouvelle. Dans la mesure où les établissements qui y participent actuellement ne pourront pas honorer toutes les demandes, cela va permettre à certaines salles qui ne pouvaient accéder à ces dispositifs d’y adhérer. L’éducation à l’image doit être considérée comme une mission partagée par toute la filière, et non comme la responsabilité d’un seul type d’exploitation.


En cette année d’élection présidentielle, avez-vous des inquiétudes et revendications particulières, propres à votre branche ?

La stabilité du cadre économique et réglementaire paraît être essentielle. Les exploitants doivent pouvoir investir avec une visibilité suffisante, dans un contexte marqué par la hausse des coûts et l’évolution des usages. Les pouvoirs publics doivent également pouvoir préserver les mécanismes qui permettent au cinéma de financer la création et l’exploitation, tout en prenant en compte les réalités économiques des salles. Enfin, le travail sur l’équité concurrentielle, l’accessibilité et la transition écologique ne peut être ignoré.

Reste-t-il un autre sujet que vous auriez souhaité évoquer ?

Je voudrais insister sur la nécessité de ne pas tirer de conclusions définitives à partir des seuls résultats de l’été. Ils sont très encourageants et montrent que le public répond présent lorsque les films et l’expérience en salle sont au rendez-vous. Mais la reprise doit maintenant s’inscrire dans la durée. Elle suppose une offre diversifiée, des plans de sortie mieux adaptés, des investissements réguliers et un dialogue constant entre les différentes composantes de la filière. C’est à cette condition que nous pourrons consolider la fréquentation au-delà des seuls phénomènes exceptionnels.

Entretien publié dans le Boxoffice Pro du 21 septembre 2026

Laurent Desmoulins, président de la branche Grande Exploitation © Groupe CGR

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