Congrès FNCF 2026 : Entretien avec Anne-Claire Brunet et Olivier Aubry, coprésidents de la branche Moyenne Exploitation

Anne-Claire Brunet et Olivier Aubry, coprésidents de la branche Moyenne Exploitation © SFTC/D.R.

Confrontée aux urgences et difficultés d’investissements alors qu’elle panse encore les plaies de l’année 2025, la Moyenne Exploitation alerte sur le risque d’une exploitation à deux vitesses. 

Après cet été exceptionnel, quel est le moral des représentants de votre branche ? Et l’état de leurs trésoreries ?

Olivier Aubry : Sur la période de janvier à septembre, la Moyenne Exploitation affiche une fréquentation à +27 % par rapport à 2025, qui a certes été une très mauvaise année, mais nous sommes même à +10 % par rapport à 2024, et plus qu’à -4 % par rapport à la moyenne 2017-2019. Le moral est donc bon. Concernant la trésorerie, la situation est toutefois plus contrastée : les six ou huit bons mois que nous venons de vivre ne suffiront pas à effacer les pertes de la catastrophique année 2025 et pour nombre d’exploitations, il va falloir deux ans pour retrouver un équilibre.

Anne-Claire Brunet : Certes, les reports de charges ont permis à bon nombre d’établissements – et pas seulement aux cinémas – de perdurer. Pour autant, comme tout le monde nous subissons la situation économique globale de la France et nos charges ont continué d’augmenter avec l’inflation qui se répercute sur les fournitures, la confiserie, la masse salariale… La plupart des exploitants que je connais sont encore en train de gérer la fin de leur passif. Quelques-uns parviennent tout juste à assurer leur quotidien, mais nous ne sommes globalement pas encore en position de nous projeter sur de nouveaux projets ou d’avoir de grandes ambitions pour l’avenir.

Où en sont vos capacités d’investissement ? 

A-C. B : Pour pouvoir investir ou obtenir un emprunt, il faut une crédibilité financière, qui pour beaucoup d’entre nous, reste encore fragile. Cette année est la dernière où l’ensemble des établissements aura fini de rembourser ses PGE. Cette respiration va nous permettre de revoir nos banquiers la tête un peu plus haute. Mais ces derniers sont devenus extrêmement prudents dans leurs prises de risques, d’autant que nos profils de rentabilité s’inscrivent sur des emprunts à 12, 15, voire 25 ans. 

Quelles sont les priorités en ce qui concerne ces investissements ?

O. A : Si on ne peut pas se payer une salle premium, il faut au moins penser à investir dans de nouveaux fauteuils, ce qui représente déjà un budget énorme. Il y a surtout la priorité de la transition technologique. Beaucoup d’exploitants sont encore équipés de projecteurs à lampe [xénon, ndlr.], tout simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de passer au laser. Nous avons des projets plein la tête, mais nous sortons à peine de six années de turbulences depuis le Covid, et les réaliser est une autre affaire. C’est pourquoi nous voulons interpeller le CNC : y a-t-il une volonté politique et une enveloppe budgétaire prévues pour aider toutes les salles à passer au laser dans le cadre de la transition écologique ? 

A-C. B : D’ailleurs le problème ne concerne pas que les projecteurs à lampe. Même ceux qui ont des projecteurs numériques de première génération se retrouvent coincés, car il n’y a plus de pièces de rechange. Les industriels se concentrent sur la modernité et arrêtent certaines références. L’obsolescence programmée existe aussi chez nous, que ce soit pour les projecteurs, le matériel informatique ou les logiciels, pour les besoins de caisse comme de facturation. Tout cela pèse lourd sur nos budgets et freine nos autres investissements. Mais il faut souligner que l’état du parc de salles ne s’est pas dégradé depuis le Covid, car nous avons tous fait des efforts pour maintenir nos équipements accueillants. 

Cet été a été marqué par la canicule. La fréquentation en a profité, mais ne pose-t-elle pas aussi la question de la climatisation de toutes les salles ?

O. A : Je nuance un peu l’effet canicule : ce ne sont pas uniquement les climatisations qui ont fait venir les spectateurs. La preuve, c’est que de nombreuses salles ne sont pas climatisées, surtout dans la Petite et Moyenne Exploitation, et elles ont pourtant bien fonctionné grâce à la qualité des films.

A-C. B : En effet, ce qui a fait la différence, c’est avant tout la qualité de l’accueil et nos choix éditoriaux. Néanmoins, les fortes chaleurs vont devenir de plus en plus régulières. Or envisager sereinement un investissement pour le traitement de l’air ou un ravalement complet d’un établissement pour faire des économies d’énergie est aujourd’hui extrêmement compliqué. Ce n’est pas un manque d’ambition ni de volonté de la part des exploitants. Nous voulons tous améliorer nos conditions d’accueil, mieux gérer la dépense carbone et faire un geste pour la planète. Mais c’est un coût, et l’équation est difficile.

O. A : Au-delà du coût – équiper trois salles coûte environ 130 000 euros – de nombreux cinémas de centre ou cœur de ville ne peuvent techniquement pas installer de climatisation, soit parce qu’ils n’ont pas le local adéquat, soit parce qu’ils sont situés dans des zones classées. Qu’est-ce qu’on fait pour ces cinémas-là ? C’est une vraie question politique pour le Congrès. Nous pourrions être amenés à réclamer, sinon un assouplissement général du code de la construction, au moins des tolérances spécifiques pour les cinémas.

Face à ces défis financiers, craignez-vous l’émergence d’une exploitation à deux vitesses ?

A-C. B : Un clivage va effectivement se dessiner de plus en plus nettement. D’un côté, les exploitations qui peuvent s’autofinancer pour se projeter sur l’avenir ; de l’autre, les exploitations qui sont solidaires entre elles pour mutualiser leur trésorerie et leurs prix d’achat. Il ne faut pas oublier que la très grande exploitation a souvent eu les moyens et l’espace pour se moderniser, tandis que les cinémas implantés historiquement en cœur ou en proche centre-ville ont des structures moins récentes qui freinent leur évolution.

O. A : Absolument. Ce qui est menacé, c’est tout le patrimoine de l’exploitation en cœur de ville, qu’il s’agisse de cinémas associatifs, en régie municipale, en DSP, ou de cinémas privés qui rencontrent exactement les mêmes difficultés.

Travailler dans un cinéma garde une belle aura, mais le véritable enjeu aujourd’hui, c’est le « savoir-être »

Anne-Claire Brunet

Quels sont vos besoins et difficultés en matière de recrutement et de formation de vos équipes ?

A-C. B : Nous sommes dans un métier de loisirs : nous travaillons quand les autres sont là pour s’amuser. Il y a de plus en plus de choses mises en place pour améliorer l’attractivité de nos métiers, comme les très ludiques fiches référentielles éditées par l’Afdas et la FNCF. L’objectif est de faire connaître nos métiers et leurs spécificités, avec leurs avantages et leurs inconvénients : travailler le soir, c’est aussi être libre le matin ! De plus, il n’est pas désagréable de dire que l’on travaille dans un cinéma, qui reste un lieu avec une belle aura. Le véritable enjeu aujourd’hui, c’est le « savoir-être », or des tâches simples comme le fait de côtoyer du monde deviennent difficiles pour certains. Des « non-sujets » d’hier, comme le travail en équipe, sont devenus plus compliqués et nous poussent à inscrire dans les contrats de travail des choses qui ne me seraient jamais venues à l’idée auparavant. Et face à ces difficultés, en tant que chefs d’entreprise, nous ne sommes pas accompagnés humainement. Mais face à ces évolutions sociologiques, il n’y a pas de recette magique.

Où en sont les établissements dans l’utilisation de la data spectateurs ? 

A-C. B : On nous demande effectivement beaucoup d’informations, d’être transparents et collaboratifs. Mais tout ce que nous communiquons, et qui est ensuite souvent commercialisé pour générer du bénéfice, ne nous est jamais gratifié.

O. A : C’est une vraie question que l’on se pose au sein de la branche. Cette data existe, elle est collectée et très utile pour le secteur, bien sûr. Mais puisque cette data est ensuite revendue, pourquoi la donnerions-nous gratuitement ? Est-ce que cela ne pourrait pas devenir, pour nous aussi, une source de revenus ?

Et des nouveaux outils IA ?

A-C. B : Le premier obstacle de l’IA est financier : comme nous ne pouvons pas massifier les coûts à l’échelle d’un grand circuit, la somme pour s’équiper est conséquente. Ensuite, vient la question de l’usage, notamment pour la programmation : sommes-nous prêts à déléguer notre ligne éditoriale qui relève de notre savoir-faire, de notre sensibilité et de nos partis pris ? Certains distributeurs utilisent l’IA pour nous dire : « Vu le potentiel de votre zone et ce que vous avez fait dans le passé, vous allez forcément faire ce résultat, donc il faut tant de séances à tel moment. » Et ils s’étonnent quand le résultat final est différent. Mais la vraie vie n’est pas une formule mathématique ! Laisser la machine prendre la main pourrait mener à une uniformisation totale, sans aucun intérêt pour la défense des spectateurs, de la diversité et de la personnalité des salles de cinéma. L’IA doit rester un outil, et non nous remplacer. 

Suite à la réforme de l’art et essai, beaucoup d’exploitants ont, à programmation équivalente, subi des baisses de 30 % à 50 %. Résultat : certains se désengagent

Olivier Aubry

Les salles avaient jusqu’au 31 août pour faire appel de leur classement art et essai. Y a-t-il eu beaucoup de recours dans votre branche et quel bilan tirez-vous de cette réforme ?

O. A : Nous avons en effet constaté une forte progression du nombre de recours dans la Moyenne Exploitation. Certains cinémas, associatifs ou publics, ont obtenu de très belles subventions, et tant mieux. Mais dans le privé, beaucoup d’exploitants ont, à programmation équivalente, subi des baisses de 30 % à 50 %, tout en se voyant reprocher un manque de diversité. Résultat : certains se désengagent aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que cette subvention existe précisément parce que l’art et essai génère souvent une fréquentation plus faible, avec des séances à trois ou quatre spectateurs. Avec le coût de l’électricité, du chauffage ou de la climatisation, c’est une véritable prise de risque. Nous programmons cette diversité parce que c’est notre métier, pas uniquement pour les subventions. Mais quand on consacre au moins 30 % de sa programmation aux films art et essai, qu’on maintient cet effort et qu’on n’est finalement pas récompensé, cela baisse vraiment le moral.

Après le grand plan, annoncé en novembre 2025, puis les mesures prévues par le CNC (notamment le fonds de concours auprès des DRAC), observez-vous des évolutions sur l’Éducation à l’image en cette rentrée ? 

O. A : lI est encore trop tôt pour le dire en ce début septembre, les établissements scolaires et les coordinations ne se sont pas encore manifestés pour les inscriptions. Les vraies questions que l’on se pose aujourd’hui portent sur l’avenir du pass Culture et sur la pérennité du dispositif Ma classe au cinéma. Nous restons très attentifs à ces dispositifs, dont nous attendons beaucoup.

Depuis les municipales et en attendant la présidentielle de 2027, avez-vous constaté des changements dans le rapport des municipalités à leur cinéma ?

O. A : Quel que soit leur bord politique, les maires restent très impliqués et présents auprès de leurs salles de cinéma. Nous sommes en revanche plus inquiets au niveau national : on sent que le cinéma n’est plus du tout à l’ordre du jour pour beaucoup de députés et de ministres. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons hâte de rencontrer pour la première fois la nouvelle ministre de la Culture lors du Congrès. Heureusement, nous pouvons compter sur le président du CNC, qui est très présent et très bien considéré par la profession.

Entretien publié dans le Boxoffice Pro du 21 septembre 2026

Anne-Claire Brunet et Olivier Aubry, coprésidents de la branche Moyenne Exploitation © SFTC/D.R.

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