Congrès FNCF 2026 : Entretien avec Rafael Maestro, président de la branche Petite Exploitation

Rafael Maestro, président de la branche Petite Exploitation © Jean-Luc Mege

Dans un contexte où le moral surpasse l’état des trésoreries, le président de la branche Petite Exploitation plaide pour de nouveaux indicateurs pour mesurer la santé financière des salles. 

Le seul indicateur des entrées en salle n’est pas le plus pertinent pour évaluer nos difficultés économiques

Ce congrès arrive dans la foulée d’un été exceptionnel. Quel est le moral des représentants de la petite exploitation ? Et l’état de leurs trésoreries ?

Le moral est supérieur à l’état de nos trésoreries, mais c’est un bon début…L’offre actuelle est excellente en termes de qualité, de diversité et de densité, mais beaucoup de films ne trouvent pas leur public. Et si les Français sont revenus massivement au cinéma, ce sont les grands établissements qui connaissent la plus grande progression, de près de 31 % par rapport à 2025, quand les cinémas de notre branche sont plutôt à +23 %.
Notre secteur a choisi le nombre de spectateurs comme indicateur de notre état de santé, or il faudrait réfléchir à trouver un autre outil de mesure, qui prendrait en considération l’état financier de nos structures, ses spécificités en termes de charges (salariat, loyer, fluides…) et de ses produits (ventes annexes notamment). En résumé, les cinémas de la Petite Exploitation profitent de l’embellie des chiffres d’affaires pour reconstituer leur trésorerie, mais cela ne signifie pas forcément qu’ils s’enrichissent !

L’accès aux films est la mère de toutes les batailles

Dans ce contexte, comment évoluent les relations entre exploitants, notamment dans les zones à concurrence ? Et avec les distributeurs ?

Il est toujours dangereux de généraliser. Il existe plusieurs typologies d’exploitants, comme plusieurs typologies d’éditeurs de films. Ce que l’on a perçu au 1er semestre, ce sont des tensions croissantes dans les zones à concurrence, qui ont généré des effets partout sur le territoire. Il ne faudrait pas que des distributeurs se retrouvent “piégés” entre les cinémas des circuits et ceux de la Petite ou de la Moyenne Exploitation. S’ils subissent des pressions, il convient qu’ils puissent les exprimer. La période post-COVID a été marquée par un accès aux films plus rapide (1 à 2 semaines par rapport à la période des VPF). Aujourd’hui, la modification des plans de sorties par certains distributeurs, sans explications ni pédagogie, ou les injections de pleins programmes déséquilibrent et fragilisent nos programmations. Ces pratiques injustifiées sont au cœur de toutes nos réunions. L’accès aux films est la mère de toutes les batailles. Priver des cinémas d’un accès rapide aux films, c’est les condamner à terme.


Comment la branche a-t-elle perçu les recommandations du Comité de concertation ? Et au-delà, comment s’est passé le dialogue entre les différentes branches, notamment lors des AG syndicales et régionales ? 

Les recommandations permettent d’objectiver des pratiques, nous ne pouvons que nous en réjouir. Qu’il existe un lieu de dialogue entre éditeurs de films et exploitants est plus que nécessaire. Mais nous avons toujours regretté que notre collègue Christine Bentabet, qui fait un formidable travail dans sa salle et en qualité de rapporteure de notre branche, soit seule représentante de la Petite Exploitation – qui pour rappel représente 75 % des cinémas en France – au sein du Comité.
Je n’assiste pas à toutes les AG, mais je pense que le travail sérieux de notre branche, notre capacité d’écoute et de travail collectif se ressent dans les réunions sur le territoire. Avec Christine Bentabet, nous agissons pour l’intérêt de nos collègues, en privilégiant l’écoute, en proposant des actions. Nous ne sommes jamais dans l’opposition ni dans la position du bouc-émissaire. Je pense que cela se ressent au sein de notre Fédération.

Où en sont les capacités d’investissement de vos membres ? Et leurs priorités ? 

L’année dernière, l’état économique des cinémas était très préoccupant. Pour rappel, si un tiers de nos cinémas est en régie publique, près de 1 000 sont de droit privé (associations, sociétés…), donc soumis aux aléas d’une entreprise. Avec la FNCF, nous avons accompagné nos collègues vers les bons interlocuteurs, notamment le CNC, qui avait pris la mesure du danger. Très peu de cinémas ont, au final, baissé le rideau. Cette résilience est à mettre au crédit d’une filière unie, solidaire, et d’un CNC très réactif. Cela prouve également que le seul indicateur des entrées en salle, qui nous sert de baromètre, n’est pas le plus pertinent pour évaluer nos difficultés économiques.


Les canicules de cet été incitent-elles votre branche à accélérer leur transition écologique ? 

La crise énergétique avait déjà mobilisé beaucoup d’exploitants sur ces sujets structurels complexes. Le travail collectif, notamment porté par des associations territoriales, avait permis d’informer et de former la filière. Le CNC avait également proposé des réunions dédiées partout en France. Le dérèglement climatique est inéluctable, et un nombre important de cinémas de notre branche ne disposent pas d’une isolation performante ni de climatisation. Or tout l’été, les médias ont relayé les résultats exceptionnels du cinéma avec l’argument des bons films, mais aussi celui de la climatisation… qui devient désormais une obligation pour l’attractivité de nos salles. C’est un sujet que nous aborderons en réunion de branche au Congrès afin que nos collègues enclenchent ces démarches, que ce soit par la mise en place de diagnostics énergétiques pour un meilleur pilotage de leurs installations, ou par l’investissement, en mobilisant intelligemment leur compte de soutien.


Quels sont vos besoins et difficultés en matière de recrutement et formation de vos équipes ? 

Nous le rappelons souvent : les typologies d’exploitation sont très diverses dans notre branche. Pour des collaborateurs bénévoles, salariés de droit privé ou relevant de la fonction publique, les mécanismes de mobilisation des crédits à la formation ne sont pas les mêmes. Les travaux de la Commission des Questions sociales à la FNCF, présidée par Laurence Meunier et animée par Agathe de Foucher, ont permis de créer une nouvelle cartographie des métiers comme support stratégique de travail, avec l’appui technique l’Afdas. Nos métiers ne sont pas complexes, mais très polyvalents, et requièrent donc des “polycompétences”, que ce soit en formation initiale ou continue. J’ajoute que le groupe des associations territoriales de l’AFCAE a produit un document très complet dressant un panorama des formations réglementaires, obligatoires et toutes les autres offres recensées. Nous avons tous “le nez dans le guidon” car nos cinémas sont ouverts tous les jours. Mais il faut absolument réfléchir à nos organisations de travail, à la montée en compétence, à l’évolution de nos carrières et à celles de nos collaborateurs. Sans cela, point de salut !

Maintenant que la réforme art et essai est complète, quel bilan en tirez-vous pour les salles de votre branche selon leur catégorie ?

Le premier enseignement, c’est l’augmentation du nombre de cinémas classés (+40), soit désormais près des deux-tiers des salles françaises. Cela montre que la diversité des œuvres est un des éléments de l’attractivité des salles des cinémas. La réforme a largement récompensé les salles les plus importantes et les plus exigeantes dans leur programmation, au détriment de celles plus généralistes – essentiellement les plus petites. Pour rappel, 109 cinémas (8 %) se partagent 38 % de l’enveloppe (7,5 M€). En revanche, pour les cinémas recevant une prime “moyenne” (entre 5000 € et 17 500 €), 440 établissements voient cette dernière baisser, contre 220 en augmentation. Ces évolutions sont amplifiées par l’écrêtement budgétaire considérable de 8 %. On peut noter, par ailleurs, que les circuits font de plus en plus de demandes. L’AFCAE joue un rôle capital et son travail, via les groupes de soutien et celui des associations territoriales, est primordial.

Après le grand plan, annoncé en novembre 2025, puis les mesures prévues par le CNC (notamment partenariats renforcés avec les Régions), observez-vous des évolutions sur l’Éducation à l’image. Comment se passe cette rentrée au niveau des inscriptions aux différents dispositifs ? 

L’intervention d’Edouard Geffray l’année dernière au Congrès avait marqué les esprits. Devenu ministre de l’Éducation, avec un président du CNC particulièrement offensif sur ces sujets cruciaux, il est clair que les planètes se sont alignées. Mais le temps presse ! Les financements promis tardent à arriver auprès des coordinations de Ma classe au cinéma. Et si Maternelle et École et cinéma connaissent de bonnes participations, le bât blesse sur le 2nd degré, notamment pour Collège au cinéma. Les raisons sont multiples : démotivation des enseignants, carence actuelle des offres de formation, difficultés autour du pass Culture, contraction des budgets des Conseils départementaux… la prochaine rentrée scolaire ne sera certainement pas celle du sursaut. Or le renouvellement du public demeure un enjeu crucial pour l’exploitation.
Saluons néanmoins les annonces et appels à projets du CNC en la matière. Les très nombreuses initiatives territoriales attendent les moyens nécessaires pour leur mise en œuvre. N’oublions pas les besoins de formation des exploitants eux-mêmes. Une politique éducative ne se résume pas à une jolie plaquette ou une programmation alléchante. L’action culturelle, ça s’apprend, et il existe partout sur le territoire des structures (associations territoriales, certains syndicats, pôles régionaux d’éducation aux images) qui ne demandent qu’à nous accompagner.

Depuis les élections municipales au printemps dernier et en attendant les présidentielles de 2027, avez-vous constaté des changements dans le rapport des municipalités à leurs cinémas ?

Il y a eu un fort renouvellement d’élus aux dernières élections municipales. Il convient, pour chaque exploitant, quel que soit son statut, de faire connaître son utilité culturelle et sociale. Il ne faut pas attendre d’être dos au mur pour prendre rendez-vous, mais plutôt anticiper une prise de contact. Nous avons tous entendu des témoignages d’annulation, de baisse de soutien public, de pression sur des manifestations, des festivals, ou des cinémas. L’enjeu ici est de jouer collectif, de soutenir nos collègues, de rappeler ce qu’est une salle de cinéma. Je rappelle également que la liberté de programmation a été un thème souvent proposé lors de réunions d’exploitants, que ce soit lors de l’AG de l’entente de programmation Véo avec l’Observatoire de la Liberté de Création, au réseau CINA ou bien encore lors des Rencontres cannoises de l’AFCAE. Les outils existent, à nous de nous les approprier pour rappeler le cadre légal.


Et enfin, quel sujet souhaitez-vous mettre en avant, en lien avec le thème de la table ronde du Congrès 2026 ?

Notre branche est à nouveau en contact avec le CNC afin de mettre en place l’expérimentation sur l’accès aux films dans une version retravaillée. Pour rappel, nous souhaitons proposer aux éditeurs de films de programmer leurs films davantage dans la durée, mais de manière plus souple qu’actuellement, en prenant en compte nos situations (ressources humaines, connaissance de notre public et de notre territoire). Si nous n’avions pu aboutir l’année dernière, nous sommes convaincus que nos propositions concrètes et innovantes peuvent faire évoluer notre secteur. C’est la preuve que la Petite Exploitation travaille sérieusement, en transparence, au nom de l’intérêt général.

Rafael Maestro, président de la branche Petite Exploitation © Jean-Luc Mege

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