Financement des cinémas : quels comptes sont bons ?

Le projet Planet-Ciné à Flers (Orne) © Les Feux de la rampe

Régulièrement érigé en modèle à l’échelle internationale, tant pour son maillage territorial que pour la qualité de ses équipements, le parc cinématographique français repose sur une mécanique d’investissements volontariste et vertueuse, mêlant capitaux privés et publics. Or cet écosystème subit aujourd’hui une pression inédite, avec des équations de financement en plein recalcul.

« Avant de parler financement des cinémas, il faut parler de l’augmentation des coûts de construction et de fonctionnement », prévient Antoine Mesnier, directeur général du cabinet CinéConseil, en énumérant les effets successifs de la crise sanitaire, de la guerre en Ukraine, au Moyen-Orient… et leurs contrecoups sur les prix des matériaux et de l’énergie. Dans ce contexte inflationniste, les entrées sont, elles, à la baisse. « Malgré la bonne trajectoire entamée en 2026, depuis plusieurs années la fréquentation est dépressive. Et si on reste durablement entre 160 et 180 millions d’entrées, nous allons avoir un problème structurel de ressources. » 

Sophie Girieud, consultante senior chez Hexacom, confirme : « Parmi les plus grosses difficultés de trésorerie, les cinémas sortis de terre juste après la crise sanitaire, avec des business plans basés sur l’avant Covid, n’ont pas du tout atteint les objectifs espérés. » Pendant ce temps, sur les nouveaux projets, les plans de financements se bouclent très tardivement, « parfois juste avant le premier coup de pioche ». C’est donc dans un contexte de « durcissement général » que les cinémas doivent se financer, notamment auprès de « banques plus frileuses pour prêter, dans des conditions pas toujours avantageuses, et après beaucoup de négociations ». L’experte d’Hexacom n’intervient pas auprès des établissements bancaires, mais accompagne les porteurs de projets sur leurs demandes de subventions publiques.

Finance-moi si tu peux

Le plus grand garant du parc français reste, de fait, le CNC, via le soutien automatique généré par la TSA – entre droits acquis et avances sur droits, voire avances majorées, calculées sur le potentiel du futur cinéma – et l’aide sélective – réservée aux exploitants réalisant moins de 1 % des entrées annuelles nationales. « Il s’agit souvent de deux guichets qui marchent ensemble, observe la consultante. Et même s’ils ne représentent pas toujours des parts importantes dans les devis, ils ont un évident effet de levier sur les autres financements. » Néanmoins le serpent peut se mordre la queue. « Le CNC demande qu’il y ait des collectivités impliquées dans les projets, mais parfois, pour demander une aide régionale… il faut avoir obtenu l’aide du CNC. » Et les acteurs territoriaux, dont la présence dans les plans de financement est appréciée des banques, font eux-mêmes face à des contraintes budgétaires…. 

«Soyons clair, personne ne connaît l’avenir des capacités de soutien des collectivités », prévient le président de la FNCC (Fédération nationale des collectivités pour la Culture), Jean-Philippe Lefebvre. «Comme le disait De Gaulle : “On peut regretter le charme du temps des équipages… mais il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités”. Hélas, tout le monde doit comprendre que nous sommes en train de vivre une vraie mutation budgétaire, et le code des collectivités ne les oblige qu’à financer les compétences qui leur ont été dévolues par la loi… et dont la culture – hormis l’architecture – ne fait pas partie. » Pour autant, Jean-Philippe Lefebvre est «tout, sauf un culturicide », lui qui, en tant qu’élu municipal à Dole (et à la Région de Bourgogne-Franche-Comté), a accompagné la création du Majestic Dole – Rive gauche l’année dernière. Mais c’est avant tout l’effort et le risque pris par l’investisseur privé, Jean-Claude Tupin – « qui a sorti plusieurs millions d’euros de sa poche » – qu’il salue. « Notre rôle en tant que collectivité a été de l’accompagner, notamment en lui trouvant le terrain – qu’il a par ailleurs acheté. Comme le disait Jacques Duhamel quand il était ministre de la Culture [1971 à 1973, ndlr.], notre job est de créer “l’atmosphère” ». Une dynamique essentielle pour accueillir un équipement cinématographique, qui représente «la première activité culturelle d’une ville. Tous les élus en sont conscients, autrement nous ne serions pas à ces fonctions-là », insiste Jean-Philippe Lefebvre. «Nous sommes des politiques, et nous devons faire des choix. » 

La nouvelle carte du risque

Côté exploitants, l’heure est également aux arbitrages. À la tête des Cinémas Confluences et membre du bureau exécutif de Cinéo (groupement des cinémas privés indépendants), Cédric Aubry boucle actuellement le financement de son complexe de 7 salles à Annonay, «avec un soutien de la Ville et de la Communauté de communes de l’ordre de 500 000 euros pour un projet qui va coûter plus de 6 millions, et les accompagnements de la Région et du Département pas encore confirmés ». Même la perspective aussi pertinente que celle de doter la plus grande ville d’Ardèche d’un cinéma ne semble plus évidente : «Avec des devis plus chers, des taux d’intérêt élevés et la rentabilité des établissements en baisse, il va falloir être rigoureux dans les opérations que l’on veut mener. Et dans un marché dont on ne connaît pas le “nouveau normal”, tout le monde a le pied sur le frein », résume l’exploitant-entrepreneur. 

Le nouveau cinéma Apollo de la famille Thirriot devrait tripler la fréquentation cinématographique à Sedan (Ardennes) © SAS Sedan Cinéma

Pour Antoine Mesnier de CinéConseil, nous sommes bien arrivés « à la fin d’un cycle d’investissements lourds, mais la création de sites n’est pas terminée ». Si rares sont les agglomérations de 300 000 habitants qui, comme Valenciennes jusqu’à l’ouverture de L’Arsenal en février dernier, n’ont pas d’équipement en centre-ville, le parc français a besoin de régénération. « Il y a encore plusieurs dizaines de villes en France dont les cinémas anciens attendent d’être remplacés par des nouveaux », estime le consultant, en citant les projets à Flers dans l’Orne (porté par Sébastien Le Goffe et Bertille Martins), à Lisieux dans le Calvados (famille Reynaud) ou encore, celui en cours de finalisation à Bastia en Corse (Daniel Benedittini). Si le futur “Toiles du Bassin” de Biganos en Gironde (Cédric Favard et Philippe Gonzalez) s’inscrit dans cette même trajectoire de transfert-extension, ailleurs, des projets se réorientent vers des rénovations de l’existant, à l’image du Cinéma le Dunois à Châteaudun dans l’Eure-et-Loir (Christine Bentabet) ou encore, comme l’explique Sophie Girieud d’Hexacom, à Langres en Haute-Marne où, « face à l’explosion de devis qu’impliquait la zone archéologique du site prévu, les exploitants Frédéric Perrot et Jérôme Quaretti ont opté, avec le soutien des collectivités, pour une amélioration du New Vox existant ».

Cédric Aubry souligne de son côté que ce nouveau cycle de rénovation rime souvent avec montée en gamme. Et qui dit salles premium, «pour lesquelles le public a de l’appétence », dit révision à la hausse des tarifs. « Au sortir du Covid, les grands circuits ont tout de suite compris – parce que mieux structurés – que le prix du billet était un curseur important pour la restauration des marges. » Le président des Cinémas Confluences note ainsi que les indépendants des petites villes et des villes moyennes sont en train d’opérer un « petit rattrapage tarifaire, contrairement aux cinémas municipaux et associatifs ». Ce qui « étire » d’autant plus l’amplitude des tarifs entre les différents types d’établissements, et exacerbe les tensions entre exploitants et distributeurs, « ou entre exploitants ».

Quel que soit le contexte, « que l’on soit une collectivité, une association ou un privé, il faut continuer à investir, rappelle Christian Landais. Ne serait-ce que dans l’entretien du parc tel qu’il existe, avec des exigences de qualité en hausse, tant en matière de confort que de transition écologique ». Le délégué général de l’ADRC observe bien, à la lumière des coûts et ratios de construction que l’Agence publie annuellement, que « les projets, rapportés aux entrées escomptées, coûtent plus cher que le passé », alors que le «modèle “hôtelier” » appliqué au secteur est dépassé. « Nous avons besoin d’analyses méthodiques et rationnelles pour déterminer jusqu’où aller en fonds propres, évaluer le retour sur investissements et identifier, suivant nos modes de gestion, là où on va chercher le financement. » Le tout, « sans s’enfermer dans des modélisations… », mais probablement en inventant de nouveaux modèles. 

Des modèles où l’équation financière s’équilibre souvent grâce à… un supplément d’âme. Dans les Ardennes, en passant des 3 salles de son Turenne aux 5 salles d’un cinéma Apollo flambant neuf, la famille Thiriot pourrait tripler la fréquentation de 50 000 à 150 000 entrées à Sedan. « Une ville qui a perdu de sa population, mais qui pourtant mérite un cinéma nouvelle génération », note Antoine Mesnier, rappelant que ces projets ne sont pas constitués de pure rationalité économique. « Il y a aussi une forme de déontologie propre aux exploitants, faite de fidélité à une histoire, à une ville et à des initiatives qui leur tiennent à cœur. » Car au bout des comptes, « s’il n’y avait que l’argent qui comptait dans le cinéma, on ferait autre chose ». 

Article paru dans le Boxoffice Pro n°516 du 10 mai 2026.

Les soutiens CNC en chiffres
En attendant les chiffres 2025 qui s’apprêtent à être dévoilés dans son Bilan annuel publié à Cannes, le CNC comptabilisait, lors de sa Commission Chavane, 71,3 M€ de soutien automatique à l’exploitation sur l’année écoulée. L’ensemble de ses soutiens sélectifs au secteur (donc soutien art et essai compris), s’élevait à 29 M€. En 2024, les trois commissions annuelles dédiées du Centre ont attribué 7,6 M€ à un total 28 projets de création et de modernisation de salles. À noter que sur cette même année 2024, l’enveloppe du soutien sélectif intégrait le million d’euros prévu pour le premier volet de l’aide à l’investissement des itinérants, tandis que le second volet fléché vers l’emploi, de 500 000 euros par an, dispose d’une ligne spécifique parmi les aides sélectives à l’exploitation. 

Loi Sueur, un texte clarifié
Depuis 1993, la loi dite “Sueur”, du nom du sénateur Jean-Pierre Sueur qui l’a portée, codifie les subventions des collectivités dont peuvent bénéficier les cinémas, limitant ces dernières à 30 % du budget des projets et aux établissements réalisant un maximum de 7 500 entrées hebdomadaires (soit 390 000 annuelles) ou classés art et essai. En 2021, un exploitant contestant la subvention municipale accordée à son concurrent a saisi le Conseil d’État, qui a à son tour pointé l’ambiguïté du texte de loi sur la possibilité d’y inclure les projets de création de nouveaux établissements. Depuis février 2022, c’est donc une loi Sueur modifiée et clarifiée qui est de rigueur, pour les projets de création de nouveaux cinémas, au même titre que les projets d’extension ou de modernisation de cinémas déjà existants. Parmi ses autres aménagements, dans le cadre de la crise Covid, son taux avait pour rappel été temporairement relevé à 60 %, de mai 2021 à janvier 2023.

Le projet Planet-Ciné à Flers (Orne) © Les Feux de la rampe

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