François Aymé honoré aux Rencontres du Sud 2026

François Aymé

Il dirige depuis 36 ans le cinéma Jean Eustache à Pessac, où il a lancé le Festival du film d’Histoire et une Université populaire, et a présidé l’Afcae pendant sept ans, aux côtés d’une nouvelle génération d’exploitants art et essai. Mais ses rencontres professionnelles l’ont aussi conduit à écrire et réaliser des documentaires… en lien avec le cinéma et l’Histoire. Un engagement qui se nourrit et se complète, et pour lequel il sera honoré lors des Rencontres du Sud ce 19 mars – où il préside cette année le jury des Montreurs d’images. À la veille de recevoir sa Victoire du cinéma, François Aymé revient sur son parcours.

Débuts dans le cinéma

« J’ai commencé à être cinéphile à l’adolescence, vers 15 ans, en découvrant notamment les films de Fellini et de Tati au Studio 27 de Niort, où j’ai grandi. Lycéen, je fréquentais ce cinéma art et essai chaque semaine et je lisais beaucoup de livres et revues spécialisés. C’était le milieu des années 80 et j’allais au Festival de la Rochelle, qui proposait déjà de grandes rétrospectives. À 18 ans, je postule à l’Idhec, ancêtre de la Fémis, et je loupe de peu le concours du cursus réalisation. J’ai finalement fait 4 ans en IUT communication à Bordeaux, terminant par un mémoire sur l’économie du cinéma en 1988. Deux ans plus tard, le nouveau maire de Pessac, Alain Rousset – aujourd’hui président de Nouvelle-Aquitaine –, cherche un repreneur pour le cinéma de sa ville, Le Trianon, exploité par un privé et tombé en déshérence. Certes, on était alors dans les années noires de la fréquentation, mais le cinéma de Pessac, ville universitaire de 60 000 habitants plutôt riche, était sous-exploité. Seul complexe de périphérie de la région, il faisait 26 000 entrées sur 3 salles. Le maire a pris conseil auprès de l’antenne régionale du CNC et appris qu’il pouvait confier la gestion à une association. Quand j’ai su qu’il cherchait un directeur, je me suis renseigné auprès de l’ADRC sur des salles comparables et suis allé à Nanterre – dont le cinéma était dirigé par Patrick Brouiller [président de l’Afcae pendant plus de 20 ans, NDLR], à Gennevilliers, à Tremblay-en-France et à Montreuil, pour m’inspirer de leur fonctionnement. J’ai fait une étude de marché assez scolaire, à l’inverse des autres candidats, et le maire m’a recruté. Mais surtout, alors que toutes les communes construisaient à l’époque des centres culturels, la Ville de Pessac a fait le choix politique de miser sur le cinéma, en finançant sa rénovation et en créant un festival. 

L’essor du Jean Eustache

Nous avons donc développé l’art et essai, peu présent à Bordeaux à l’époque – avec seulement le Jean Vigo et un peu de VO à l’UGC. En trois ans, nous sommes passés de 26 000 à 100 000 entrées, puis à 180 000 entrées cinq ans après, avec 50 % d’art et essai, la dynamique du Festival du film d’Histoire, et dans le contexte d’une fréquentation nationale qui repartait. C’est devenu plus difficile entre 1998 et 2006 avec le développement des multiplexes aux alentours – un CGR de 15 écrans, un Megarama de 17, UGC qui passe de 11 à 18, et surtout l’arrivée du Gaumont Talence (aujourd’hui UGC) et d’Utopia à Bordeaux. Le Jean Eustache chute alors à 130 000 entrées, et avec Alain Rousset, nous décidons de réagir. En 2006, le cinéma est agrandi de 3 à 5 salles, dont une de 330 places avec un écran de 16 m, un hall qui passe de 5 à 500 m² et un espace dédié au jeune public. Nous programmons 75 % d’art et essai et développons de plus en plus d’événements. En 2010, nous lançons une Université populaire, que rejoignent très vite 1 500 adhérents. Ce n’est pas anodin : cela représente une part significative des entrées et contribue à notre rayonnement, avec la venue de réalisateurs et universitaires prestigieux et internationaux. Nous changeons donc de dimension en atteignant 200 000 entrées dès 2006 – jusqu’à 225 000 certaines années – et autant en 2024. Et nous avons ainsi appris un deuxième métier, celui d’organisateur de conférences, qui est devenu une activité à part entière du Jean Eustache, avec une économie spécifique. Le dispositif d’Université populaire a d’ailleurs été étendu à 70 salles, avec l’Unipop de ville en ville lancé en 2021.

La présidence de l’Afcae

Avant de m’engager au sein de l’Afcae, j’ai présidé l’association des Cinémas de proximité de Gironde, la CPG, créée en 1998 en réaction à l’arrivée des multiplexes, avec, entres autres, Rafael Maestro des cinémas de proximité d’Aquitaine, devenue CINA. Je rejoins ensuite le groupe action promotion de l’Afcae, où je participe aussi activement aux formations Jeune public. Au milieu des années 2010, je m’engage davantage aux côtés de l’équipe menée par Patrick Brouiller et Alain Bouffartigues – président et vice-président de l’Afcae pendant 21 ans. Au bout de 15 ans à Pessac, c’est le moment de m’impliquer plus à l’échelle nationale, à Paris pour un contact plus proche avec les décideurs et les distributeurs. Conscient de tout ce que l’équipe précédente a apporté à l’Afcae, je sens aussi le besoin d’en faire évoluer l’image. J’ai donc été candidat à la présidence en 2015, et j’ai gagné d’une voix face à Michel Ferry. C’était la première fois que l’Afcae était présidée par un non-Parisien – alors qu’il y avait plus de 1 000 salles classées en province – et par un exploitant issu du milieu associatif. Notre équipe a marqué un changement de génération et une ouverture sur les territoires, avec des personnes comme Jimi Andreani pour Marseille, Emmanuel Baron à Lyon, Rafael Maestro en Dordogne, Marc Van Maele à Toulouse… ou encore Isabelle Gibbal-Hardy pour Paris. Avec notre délégué général Renaud Laville, nous avons fait des choix économiques, notamment pour renforcer l’équipe de permanents et moderniser la communication. Dès notre arrivée, nous avons travaillé activement à la réforme art et essai de 2016 et ses changements importants, réactivé les associations territoriales, et, entre autres, insufflé une dynamique sur le public des 15-25 ans et la révolution des médiateurs. En nous appuyant sur le travail de nos prédécesseurs, je pense que nous avons fait évoluer l’image des salles et des films art et essai, ce que Guillaume Bachy et David Obadia prolongent aujourd’hui. 

J’ai été président sept ans, une bonne durée pour mettre en place des actions… mais une période très intense à titre personnel, pour mener de front la direction d’un cinéma de 5 salles et du Festival du film d’Histoire – même si j’ai de très bonnes équipes. D’autant qu’en parallèle, j’ai écrit et réalisé des films. 

De l’écriture de documentaires…

Dans les premières années de l’Université populaire, j’ai préparé trois cours sur Jean Gabin. Entre 2012 et 2013, j’ai donc revu tous ses films et fait un montage des meilleures scènes, que j’ai montré à Yves Jeuland, réalisateur de documentaires politiques tels que Le Président sur Georges Frêche. Il me propose d’écrire le film, qu’il réalise et que Michel Rotman produit… pour un prime time à la télévision, ce qui est la voie royale. Notre parti pris était d’utiliser uniquement des extraits et archives de Jean Gabin, ce qui est très onéreux mais donne une grande fluidité, avec l’idée de mettre en écho l’Histoire de France et l’histoire de Gabin, qui a tout joué – président, clochard, notable ou ouvrier… – , dans des films contemporains du Front populaire, de la Seconde Guerre mondiale ou des Trente Glorieuses. [Un Français nommé Gabin recevra le Prix du meilleur documentaire télévision 2017 du SFCC.]

Dans la foulée, j’ai proposé à Yves Jeuland et Michel Rotman de faire la même chose avec Charlie Chaplin. Et c’est extraordinaire : nous avons pu faire le grand film sur Chaplin que nous n’aurions jamais osé rêver, France Télévisions acceptant de financer un documentaire de 2h25 basé entièrement sur des archives. Là aussi, j’ai voulu mettre en parallèle l’Histoire du monde, du cinéma et d’un artiste visionnaire, notamment à travers Les Temps modernes et Le Dictateur. Nous avons travaillé de façon extrêmement complice avec Yves, qui m’a associé au montage, et nous nous sommes régalés. [Charlie Chaplin, le génie de la liberté a été sélectionné à Cannes Classics en 2020, avant sa diffusion télé en 2021, puis en 2025.]

J’ai aussi travaillé avec Patrick Rotman, frère de Michel et grand documentariste, et l’historien Nicolas Werth sur la série Goulag, une histoire soviétique. Diffusé sur Arte en 3 fois 52 minutes, ce triptyque a été un énorme succès d’audience et a été vendu dans le monde entier.

… à la réalisation

Et puis je me suis jeté à l’eau, en 2021, en décidant de réaliser un film sur Marcel Carné. Finalement, j’ai postulé à l’Idhec à 18 ans et j’ai fait mon premier film à 55 ans. L’histoire de Carné est passionnante car paradoxale : celui qui a signé parmi les plus beaux classiques, dont six chefs d’œuvre (Drôle de drame, Le Quai des brumes, Hôtel du Nord, Le jour se lève, Les Visiteurs du soir, Les Enfants du paradis) n’est pourtant jamais cité comme grand cinéaste, notamment par ceux de la Nouvelle vague qui le méprisaient. D’abord parce que c’est Jacques Prévert qui est généralemet mis en avant dans leurs collaborations, mais aussi, et c’est ce que je dis dans mon film, parce qu’il a été le premier cinéaste qui ne cache pas son homosexualité. 

Par la suite, après plusieurs projets qui n’ont pas abouti, j’ai fini par faire Papa, t’étais où en Algérie ?, un film très personnel, à la fois sur l’histoire de l’Algérie et de mon père. Le projet a été déclenché par la lecture du livre d’un de mes oncles, où il raconte les traumatismes de sa guerre d’Algérie, 60 ans après. En parallèle, j’ai reçu au Festival du film d’Histoire Raphaëlle Branche, qui a écrit Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?, où elle autopsie le silence autour de cette guerre au sein des familles … comme dans la mienne. J’ignorais totalement où avait été et ce qu’avait fait mon père en Algérie, décédé depuis. J’ai donc interrogé le reste de la fratrie – sur 11 enfants dont 9 garçons, 4 sont allés en Algérie. Des fils de paysans qui n’avaient jamais quitté les Deux-Sèvres, parfois mineurs, et qui se sont retrouvés dans une guerre. J’ai eu la chance inestimable que des images de ma famille aient été tournées par Antenne2 dans les années 70, conservées par l’INA, ce qui est l’un des ressorts essentiels du film. Après sa diffusion, j’ai été impressionné par le nombre de gens se disant touchés, et fier du très bon accueil de la presse – y compris El Watan, qui y a vu une démarche de réparation franco-algérienne. 

Des cinémas et des rencontres

Papa, t’étais où en Algérie ?, diffusé à 23h sur France 3, a fait plus de 500 000 téléspectateurs, ce qui est considérable. Le film sur Chaplin a été vu par plus de 3 millions de spectateurs, ceux sur Gabin et le goulag par un million et demi chacun. Mais surtout, même si je n’ai pas tourné de fiction ou de grosse production, j’ai découvert une dimension artistique qui change le regard sur les films : le travail d’écriture et de tournage, très épanouissant et stimulant, celui sur la musique, dont j’ignorais tout, ou l’enregistrement du commentaire – surtout quand on a la chance, pour Un Français nommé Gabin, d’avoir un acteur comme Grégory Gadebois [ps. J’avoue que c’est épuisant, notamment la période du montage où l’on s’enferme, mais j’ai eu une grande chance de pouvoir concilier ce travail avec celui du Jean Eustache et du festival.

Quand on s’étonne que je sois à Pessac depuis 36 ans, c’est parce que je suis accompagné par une mairie qui me laisse une grande liberté, ce qui est extrêmement précieux, et par deux supers équipes, qui me permettent de déléguer. Mais comme pour beaucoup d’exploitants, c’est en étant dans une logique de formation continue, en programmant des films variés, en accueillant des cinéastes, des producteurs et des historiens, que l’on apprend et que l’on peut faire tant de rencontres. Je n’aurais jamais fait de films si je n’avais pas rencontré Yves Jeuland et Michel Rotman, reçus dans mon cinéma de Pessac. Il y a quelques jours, j’étais avec Hélène Camarade, spécialiste de l’histoire allemande, pour sa conférence sur les femmes résistantes à Hitler, qui a rassemblé 400 personnes. Demain je vais accueillir Jérôme Garcin, pour son livre sur Gérard Philipe. Et pendant ces 36 ans, j’ai autant appris des générations de salariés, stagiaires et services civiques qui ont transité au Jean Eustache, qui font partie de l’histoire du cinéma. 

En tant que président de l’Afcae, j’ai pu accéder à des lieux de pouvoir, où l’on peut être force de proposition, et avoir des discussions très constructives avec la FNCF ou d’autres organisations. Aujourd’hui, j’estime toutefois que la profession doit porter le débat sur la voie publique : c’est la première fois que le CNC est attaqué de façon aussi virulente. Notre écosystème est menacé, et il faut dire haut et fort toute sa valeur, en dehors de notre sphère professionnelle. Même si le cinéma est un domaine artistique où des gens travaillent ensemble et ont plaisir à se retrouver… comme aux Rencontres du Sud à Avignon. Le métier a aussi besoin de ça. » 

Propos recueillis par Cécile Vargoz

Article d’origine paru dans le Boxoffice Pro du 18 mars 2026

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