Rencontre avec Catherine Mallet et Solenne Berger

Catherine Mallet et Solenne Berger au Méliès Saint-François de Saint-Étienne, en 2025 © AFCAE

À l’occasion des 29es Rencontres nationales art et essai jeune public, qui démarrent ce mardi 8 septembre aux cinémas Caméo de Nancy, dialogue avec les responsables du Groupe de l’AFCAE.

Pourquoi avoir choisi Nancy cette année ?

Catherine Mallet : Les Rencontres nationales organisées par l’AFCAE s’inscrivent dans une tournée des régions et des adhérents. S’installer à Nancy cette année illustre cette ambition, d’autant que la ville mène une politique publique forte en faveur de la jeunesse et de l’enfance. Plusieurs événements culturels s’y déroulent, à l’instar du festival Le Livre sur la place, organisé dans le prolongement de nos Rencontres, qui constitue un rendez-vous littéraire majeur valorisant tous les publics, dont le jeune public.

Solenne Berger : L’objectif de ces Rencontres consiste également à aller au-devant d’adhérents aux réalités diverses, d’observer des pratiques variées au sein de structures aux fonctionnements multiples. La formation du mardi matin en est un exemple concret, car elle est systématiquement animée par des acteurs locaux. Nancy se situe justement dans une zone où nous nous sommes peu rendus récemment. Cette année, c’est l’association Image’Est qui en a la charge, autour du thème « Je crée mon podcast cinéma ».

Concernant les ateliers du mercredi matin, vous renouvelez le temps d’échanges entre distributeurs et exploitants, mis en place l’année dernière…

CM : Il s’agit en effet d’une volonté commune, à la suite de la première édition organisée l’année dernière à Saint-Étienne, car ce temps constitue un espace de réflexion collective sur de nombreux aspects du métier. Cet atelier permet de mieux connaître les missions de chacun, d’échanger sur l’accompagnement des films et de trouver des leviers pour optimiser leur exploitation en salles.

L’idée de cet atelier est-il de pallier un manque de communication entre exploitants et distributeurs ?

CM : Plutôt que d’un manque de communication, ce temps de discussion émane surtout d’un questionnement et d’une inquiétude qui animent notre Groupe. En 2024, nous avons constaté que de nombreux films soutenus n’avaient pas suffisamment rencontré leur public. Pourtant, nous savons que les cinémas et les distributeurs s’investissent pleinement pour accompagner les sorties. D’où notre interrogation : comment mieux faire ?

SB : Par ailleurs, les médiateurs, généralement présents lors de cet atelier, peuvent échanger directement avec les distributeurs, ces derniers étant traditionnellement en contact exclusif avec les programmateurs ou les directeurs de salles le reste de l’année. C’est donc un moment privilégié pour évaluer la pertinence des outils mis à la disposition des cinémas par les distributeurs, et pour réfléchir à la manière dont les salles peuvent mieux se les approprier.

Quel fil conducteur traverse les trois autres ateliers et l’agora ?

CM : C’est l’occasion de découvrir de nouveaux outils, de bonnes pratiques à partager et donner l’envie d’expérimenter et de développer de nouvelles médiations dans les salles. Nous avons voulu faire un focus sur les passerelles entre la littérature jeunesse et le cinéma, des expérimentations autour du bruitage, et un autre dédié aux genres cinématographiques expliqués aux enfants. Par ailleurs, ces ateliers seront prolongés par un temps d’agora autour de la place de la salle de cinéma au cœur de son territoire. Le tissu local englobe le temps scolaire et le périscolaire, nécessitant un travail de fond avec des partenaires institutionnels, des associations et des structures socioculturelles. Nous ressentons la nécessité de mieux faire connaître l’offre art et essai jeune public auprès de ces interlocuteurs, qui agissent comme de véritables prescripteurs.

SB : L’intérêt de cette agora réside aussi dans son animation par des membres du Groupe, qu’ils soient médiateurs, directeurs ou programmateurs, issus aussi bien de l’espace urbain que du milieu rural. Cette démarche rappelle que les exploitants ne sont pas isolés face à ces problématiques. Il s’agit d’un espace de formation et de rencontres entre pairs, extrêmement important pour impulser l’année et renouveler notre dynamique. Il s’agit à la fois de partager de bonnes pratiques et d’en tirer un bénéfice pour l’intérêt collectif.

Pourquoi avoir choisi l’angle des nouveaux récits dans la table ronde du jeudi ?

SB : Dans les films terminés comme dans les sessions de work in progress du programme, nous avons identifié de nouvelles formes esthétiques. Il nous semblait ainsi pertinent d’évoquer la diversité et la singularité des formes, mais aussi des schémas narratifs. Cette approche répond à une volonté des spectateurs d’explorer d’autres horizons et de découvrir de nouvelles propositions cinématographiques.

Cette année, l’invité d’honneur n’est pas un cinéaste. Pourquoi ce choix ?

CM : Nous avons choisi d’inviter Sara Sponga, directrice de la photographie. Cela illustre le fait qu’un film est le résultat des savoir-faire cumulés d’une équipe mais également l’occasion de faire un écho au Bicentenaire de la Photographie que nous célébrons cette année. Le cinéma et la photographie sont plus que jamais liés et ce depuis les origines. Avec notre invitée, nous allons aborder la question de la lumière et de l’image sous le prisme spécifique de l’animation. Nous sommes convaincus que nous avons beaucoup à apprendre de son expertise, comme ce fut le cas lors de nos échanges avec Florence Miailhe ou encore Antoine Lanciaux, qui étaient également axés sur des problématiques techniques.

Quel bilan tirez-vous des films dernièrement  soutenus par votre Groupe à destination des plus grands ?

SB : Nous avons enregistré quelques très beaux succès, à l’image du Chant des forêts de Vincent Munier, qui a su rassembler un public familial, y compris lors des séances en soirée. J’ai également constaté que de nombreuses personnes l’ont découvert alors qu’elles n’étaient pas allées au cinéma depuis longtemps, prouvant que les spectateurs restent à la recherche de diversité. Il y a aussi eu Le Garçon qui faisait danser les collines, qui s’est révélé être une très bonne proposition et a permis de mettre en lumière le cinéma macédonien. Et sans oublier Arco qui a séduit un large public !

CM : Notre volonté est de maintenir un catalogue de films variés qui s’adresse au jeune public jusqu’à 14 ans. Par ailleurs, ces films en prise de vues réelles soulèvent une interrogation sur le prescripteur, étant donné qu’ils sont souvent conseillés pour les 8-14 ans : est-ce toujours l’accompagnant qui décide, ou est-ce désormais l’enfant qui arrive à un âge suffisant pour faire ses choix ? Quoi qu’il en soit, ces films ont toute leur place dans notre catalogue, à l’instar du répertoire.

Quel regard portez-vous sur le marché du cinéma jeune public ?

CM : Le bilan du marché de l’animation 2025 réalisé par le CNC dévoile plusieurs données qui interrogent : le nombre d’entrées des films d’animation art et essai a baissé d’environ 30 % par rapport à la moyenne sur 20 ans. De plus, en 2025, les entrées de ces films reculent de 51,9 % par rapport à 2024. Ce sont des données qui peuvent nous inquiéter et que nous devons creuser tant certains films n’ont pas atteint leurs objectifs de fréquentation. Cela rejoint la question de la place du jeune public dans les programmations art et essai et de la présence des publics sur ce cinéma de la diversité. Et ce, alors même qu’il y a un marché et une filière de l’animation très importante en France. 

Quel regard portez-vous sur le nouveau partenariat entre le CNC et les Régions ?

SB : Les axes du partenariat renforcé portent sur l’éducation aux images, le soutien à la création, la diffusion et les publics. Nous constatons plusieurs disparités sur le terrain, par exemple entre les territoires très bien pourvus en médiateurs et ceux qui ne comptent qu’un ou deux postes. Nous espérons qu’avec ces nouvelles conventions et les trois piliers qui les structurent, ces disparités territoriales tendront à s’atténuer. Nous saluons donc cette politique volontariste du CNC à destination des salles et du jeune public, en espérant que son déploiement soit efficient.

CM : Nous observons en effet un élan, une volonté et un travail qui s’amplifie à l’échelle nationale et au cœur des territoires. Le président du CNC développe un axe très fort autour de l’éducation au cinéma et aux images, qui se déploie notamment via ce nouveau partenariat, et sera par ailleurs l’un des thèmes principaux du Sommet Lumière. C’est une réponse directe aux enjeux de société liés aux réseaux sociaux, aux écrans, à toute cette question de l’attention. L’éducation aux images est une priorité au cœur des politiques nationales et territoriales, elle interroge toute notre filière.

L’affiche de cette édition est réalisée par Rémi Chayé (Tout en haut du monde, Calamity…)
Catherine Mallet et Solenne Berger au Méliès Saint-François de Saint-Étienne, en 2025 © AFCAE

Les News