Rencontre avec Antoine Heude, Le Méliès de Montreuil

Antoine Heude © Boxoffice Pro

Avec six écrans et près de 400 000 entrées annuelles, le Méliès s’impose comme le navire amiral de l’exploitation publique en France. Entre « dentelle » éditoriale, défense de l’accessibilité tarifaire et enjeux de mixité sociale, Antoine Heude, son directeur d’exploitation, détaille le modèle d’un site qui travaille à déconnecter sa performance des seules logiques de marché.

Comment se porte le Méliès depuis la pandémie ?

Depuis son déménagement en août 2015 – le faisant passer de trois à six salles –, le cinéma était sur une pente ascendante en termes de fréquentation, avec un exercice 2019 à plus de 360 000 entrées. Après 2022, nous avons maintenu notre montée en puissance : 2023 a terminé juste en-dessous de 2019, puis 2024 a été explosive, avec 415 000 spectateurs, soit une hausse de 17 %. Et en 2025, nous avons reculé de 8 % pour nous établir à près de 400 000 entrées, ce qui constitue, je pense, notre nouveau plancher. Notre baisse plus contenue que le marché national s’explique principalement par notre forte éditorialisation : entre 2024 et 2025, notre top 10 – composé de titres grand public – a réalisé 22 % d’entrées en moins, mais nos 300 séances uniques ont progressé de 2 %. Nous avons noué une relation organique avec les spectateurs à travers des propositions assez spécifiques pour tous les publics.

Chaque année, le Méliès diffuse environ 900 films : comment arrive-t-on à un tel résultat ?

Nous organisons quelque 300 séances uniques, qui représentent 3 % de notre volume de programmation pour 7 % de nos entrées. À côté, nous programmons environ 250 titres de manière “classique” – sur plus de 20 projections – pour 85 % de séances art et essai ; les 15 % restants s’expliquent par notre volonté, en tant que cinéma public, de s’adresser à tous les spectateurs. Par exemple, nous diffuserons en sortie nationale Super Mario Galaxy, ce qui ne répond pas a priori à notre vocation de salle art et essai, mais entre pleinement dans notre mission de service public en rendant ce film accessible à toutes les familles. C’est, avec la défense du cinéma d’auteur, l’un des axes du projet politique fondamental d’une salle comme la nôtre et de toutes celles du réseau Est Ensemble, que nous pouvons particulièrement appliquer grâce à nos six écrans. Petit à petit, nous espérons créer un réflexe chez les spectateurs qui viennent pour la première fois au Méliès, afin que les habitants s’approprient notre programmation dans son ensemble, au même titre que nos habitués. Cela porte ses fruits car, en 2024, notre progression de 17 % a été obtenue tant sur nos dix premiers films que les 890 autres. Et je suis convaincu que cette stratégie de programmation en “dentelle” est gagnante et qu’elle pourrait être bénéfique à tous les types d’établissements.

Montreuil est une ville à part en Seine-Saint-Denis. Est-ce que cela se vérifie dans le public du Méliès ?

Il est vrai que Montreuil connaît une gentrification depuis une vingtaine d’années, et est donc plus aisée que d’autres communes comme Bobigny, tout en restant très diverse sur les plans culturel et social. Le Méliès, comme de nombreux établissements art et essai, attire spontanément des spectateurs de CSP+ avec un réflexe culturel déjà ancré. L’élargissement de ce public passe par une lutte contre des forces contraires très puissantes, mais avec la conviction qu’un cinéma comme le nôtre peut contribuer à influer sur les logiques de reproduction sociales et culturelles. C’est pour cela que nous travaillons beaucoup avec les scolaires, car cela nous permet de cibler tous les enfants de Montreuil afin, on l’espère, de créer chez eux le réflexe de la sortie cinéma, et de se familiariser avec le cinéma d’auteur.

Et pour mieux connaître votre public, n’y a-t-il pas un travail important à faire du côté de la data, comme le soulignent de plus en plus de professionnels ?

Je pense qu’il faudrait, dans un premier temps, mieux définir ce qu’est la “data”, qui est devenue un mot-valise. De quoi parle-t-on précisément ? Personnellement, les statistiques qui m’intéressent sont celles me permettant d’affiner l’analyse de mes dynamiques de salle, selon la typologie des séances, ou celles renseignant sur les performances, année après année, des films Recherche et découverte, par exemple. Nous collectons énormément de données mais avons du mal à les traiter par manque d’outils. Par ailleurs, pour trouver des réponses dans la data, encore faut-il se poser les bonnes questions, ce qui n’est pas si évident. Quoi qu’il en soit, mettre les données en perspective et les mutualiser est important car cela peut nous permettre de mettre en évidence des pratiques payantes et de s’inspirer les uns les autres.

Comment se passe la relation entre le cinéma et les pouvoirs publics ?

Nous bénéficions ici d’une concorde politique absolue, ce qui est une chance par rapport à d’autres territoires. Cela n’a cependant pas toujours été le cas et nous devons rester vigilants car nous savons que ces équilibres sont fragiles. Le Méliès est souvent perçu comme une exception au niveau national et ce n’est pas totalement faux. Par contre, je réfute l’idée qu’il soit une anomalie, voire un problème. Je n’aime pas qu’on l’attaque au prétexte que le soutien politique de longue date dont il bénéficie lui a permis de se créer une spécificité et une identité fortes. C’est un espace d’expérimentation dont il faudrait plutôt se réjouir qu’il existe.

À quel point la politique tarifaire fait-elle partie de l’identité du Méliès ?

Certains pensent que les salles publiques ont des tarifs trop bas, mais je trouve injuste de rejeter le modèle pour cette raison. Il ne faut pas oublier que c’est en partie grâce aux politiques publiques que le parc de salles s’est maintenu avant l’arrivée des multiplexes, sur des territoires qui n’étaient pas jugés assez rentables. Donc reprocher aux cinémas publics une concurrence déloyale revient à éluder l’Histoire, tout comme les disparités territoriales : la Seine-Saint-Denis est le département le plus pauvre de l’hexagone, cela me paraît donc logique qu’il y ait une densité particulièrement importante de cinémas publics ou associatifs subventionnés en mesure de proposer des tarifs accessibles à toutes les bourses. Le modèle des salles publiques, complémentaire aux autres formes d’exploitation, contribue largement au dynamisme et à la pérennité de la salle de cinéma en France.

La filière est en proie à plusieurs inquiétudes, du fait notamment des nombreuses attaques politiques qu’elle subit. Est-ce que le Méliès se reconnaît dans ces craintes ?

Bien sûr. Nous avons une responsabilité : celle de comprendre notre activité, nos spectateurs, d’être dans une logique d’intelligence collective et de ne pas nous opposer les uns les autres. Il me paraît important de se demander si nous sommes au maximum de nos capacités quant à nos méthodes de travail, nos modalités d’accueil du public ou nos stratégies de programmation. Nous avons peu de prise sur le contexte extérieur, donc concentrons-nous sur nous-mêmes, et donnons à nos concitoyens la conviction que nous valons le coup d’être défendus. Je ne pense pas que la premiumisation soit la seule stratégie valable. Il faut massivement investir le terrain de l’éditorialisation et de l’incarnation, c’est-à-dire le fait de créer un rapport direct entre une équipe de cinéma et “ses” spectateurs. Nous devons aller au-delà de la simple affirmation que le cinéma est une expérience collective : si nous voulons que nos concitoyens fassent pression sur les élus pour sauver les cinémas, ils doivent nous aimer en tant que lieux. Les exploitants devraient à mon sens décaler leur regard en ne se concentrant pas que sur la question de l’offre – dont on connaît la volatilité –, mais en se demandant en quoi leurs établissements sont attractifs en eux-mêmes, et réinvestir la dimension humaine de leur activité.

Propos recueillis par Jules Dreyfus

Article publié dans le Boxoffice Pro du 4 mars 2026.

Antoine Heude © Boxoffice Pro

Les News