Ce 23 juin, Roman Romanchuk, à la tête de Multiplex, reçoit le prix CineEurope de l’Exploitant international de l’année. Retour avec l’intéressé sur les accomplissements, malgré le conflit avec la Russie, du circuit leader d’Ukraine (28 cinémas et 175 écrans), qui a fait progresser son parc de salles de 11 % en 2025, tout en co-fondant une société de production et de distribution pour rebâtir l’écosystème local.
Comment les principaux indicateurs de Multiplex ont-ils évolué ces dernières années ?
En 2019, notre circuit enregistrait environ 11 millions d’entrées. En 2024, nous sommes tombés à 5,5 millions, avant de remonter en 2025 à 6,1 millions (+10,5 %), soit environ 55 % du niveau pré-Covid.
Les recettes racontent une autre histoire. En 2025, le chiffre d’affaires atteint 2,15 milliards de hryvnias (+31,9 % vs 2019). En monnaie locale, nous avons dépassé l’avant-pandémie, mais cela équivaut à 51,4 millions dollars US, soit environ 82 % du niveau de 2019 (63,1 millions de USD). Cet écart s’explique par la dépréciation de la hryvnia et par la hausse inévitable du prix des billets, dictée par la transformation radicale de la structure des coûts opérationnels dans des conditions de guerre. Les couvre-feux et alertes aériennes ont réduit nos heures d’ouverture d’environ 25 %, tandis que le recours aux générateurs et la hausse des tarifs énergétiques ont fortement renchéri le coût de chaque séance.
Dans le même temps, la confiserie progresse fortement : +51,7 % vs 2019 et +18,5 % sur un an, portée par le déploiement du “popcorn market” en libre-service, la restauration et la commande digitale, qui ont sensiblement augmenté le panier moyen. Quant à notre ticket moyen, entre 2022 et 2026 est passé de 132 à 196 hryvnias, à un niveau toujours fixe de 4 euros en équivalent.
Quid des chiffres du marché ukrainien dans son ensemble ?
Les données restent partielles en temps de guerre : certains acteurs ne publient pas leurs données et des régions entières du pays ont, de fait, cessé de transmettre leurs rapports réguliers. Mais sur la base de notre part de marché (42–44 %), nous pouvons estimer le marché national à environ 14 millions d’entrées en 2025, sachant qu’environ 6 millions d’Ukrainiens ont quitté le pays, qu’une partie de la population masculine est mobilisée et que certaines parties du territoire sont temporairement occupées ou situées dans des zones de combats actifs. Dans ce contexte, la résilience du marché est remarquable. Et la position de Multiplex s’est non seulement maintenue, mais renforcée.
Comment décririez-vous le public ukrainien d’aujourd’hui, ses goûts en matière de films, de confiserie et d’expérience en salle ?
Avant 2022, le “spectateur moyen” ukrainien ressemblait à son homologue européen, avec un box-office dominé par les blockbusters hollywoodiens et déjà un appétit en pour les formats premium – IMAX, ScreenX, VIP. Sachant que les Ukrainiens qui ont quitté le pays sont principalement des femmes avec enfants, soit le cœur du public familial, et qu’une large part de la population masculine est mobilisée, les films d’action et d’horreur pour jeunes adultes performent particulièrement bien dans nos salles, les drames et le cinéma d’auteur parviennent eux aussi à trouver leur public et la part du cinéma ukrainien est passée d’environ 5 % à 16 % du box-office. Le public a rajeuni et, surtout, il ne s’agit plus pour lui de simplement aller au cinéma, mais de s’offrir deux heures de réalité alternative dans un contexte difficile.
Côté expérience, les exigences des spectateurs ukrainiens restent élevées. Les bars à pop-corn ou les formats premium – que nous avons été les premiers à introduire dans le pays, malgré la guerre – ne sont pas des options, mais des standards.
Dans le détail, quelle est votre offre premium aujourd’hui ?
Nous combinons plusieurs formats : l’IMAX, dont l’IMAX Laser du Lavina Mall (2019), le ScreenX et le Dolby Atmos. Le Tsum, à Kyiv, incarne un premium plus lifestyle avec des salles VIP de 20 à 40 places et un service de restauration. Le paradoxe du marché ukrainen est que la guerre a intensifié la demande premium au lieu de la freiner. Quand l’extérieur est imprévisible, les spectateurs recherchent une expérience parfaitement maîtrisée, du son au confort des sièges, jusqu’à la qualité du café. C’est dans cette logique que nous avons ouvert un cinéma boutique à Oujhorod [à l’ouest du pays, près de la frontière slovaque, ndlr.]. Un pari fort en temps de guerre, mais dont la dynamique confirme aujourd’hui la pertinence.
Comment dirige-t-on un circuit tel que Multiplex en temps de guerre ?
La guerre exerce une pression continue sur les équipes, avec des collaborateurs qui déménagent, sont mobilisés ou perdent la stabilité de leur environnement. Dans ce contexte, la direction doit régulièrement s’impliquer avec toute l’intensité que le moment exige. Nous planifions sur des cycles courts de six semaines pour assurer l’autonomie de nos équipes, avec un suivi de direction quatre fois par trimestre.
Les perturbations font partie du quotidien : coupures de courant, alertes aériennes ou encore les impacts directs sur nos cinémas. Nous avons donc développé des systèmes capables d’assurer la continuité d’exploitation, même dans ce contexte de guerre, et sans perdre de vue la trajectoire à long terme. Si je devais résumer notre style de direction en une seule formule, je dirais qu’il est “structurellement flexible” et ne traite pas la réalité comme un adversaire.
Mais comment équilibrez-vous gestion de crise et investissements à long terme ?
Il n’existe pas de stabilité sur laquelle appuyer des prévisions de long terme en Ukraine. Les perturbations quotidiennes que je viens de citer, nous y sommes opérationnellement préparés : chaque cinéma est équipé de générateurs, de protocoles en cas d’alerte aérienne et de procédures pour garantir la sécurité des équipes et du public. Les séances peuvent être interrompues, mais les billets restent valables, et les sites peuvent redémarrer en quelques heures après une coupure.
Malgré ce contexte, nous ne pouvons pas ralentir nos investissements. En 2026, nous prévoyons l’ouverture de huit nouveaux cinémas, dont plusieurs au format boutique, ainsi que la rénovation complète de six sites existants, soit l’un des programmes les plus ambitieux de l’histoire de Multiplex.
Comment conciliez-vous ces investissements avec les contraintes opérationnelles et économiques imposées par la guerre ?
Premièrement, suspendre nos investissements reviendrait, en tant que leader du marché, à perdre des positions qu’il faudrait ensuite plusieurs années pour reconquérir. Mais au-delà de la logique concurrentielle, ces investissements ont un rôle structurel : accès à la culture, création d’emplois, retombées locales. Chaque ouverture a un effet concret sur un territoire,
et maintenir ce rythme envoie un signal clair : nous sommes engagés sur le long terme. Enfin, en période de crise, il est facile de se laisser absorber par l’urgence au point de perdre toute perspective stratégique. C’est pourquoi je sanctuarise un temps dédié aux sujets de long terme, avec mes équipes, nos partenaires et moi-même. Sans cette discipline, la vision finit toujours par céder sous le poids du quotidien.
Comment la guerre a-t-elle affecté la production locale ?
La guerre a touché l’industrie cinématographique ukrainienne à plusieurs niveaux. Certains professionnels de la filière sont mobilisés ; certains travaillent depuis l’étranger ; d’autres ont cessé toute activité. Les lieux de tournage sont limités par les zones de sécurité. Les budgets sont sous pression, qu’ils soient privés ou issus de financements publics. L’infrastructure de post-production a dû faire face à des relocalisations.
Pour autant, nous sommes portés par un élan créatif inattendu. Le cinéma documentaire ukrainien atteint une visibilité mondiale inédite, l’Oscar du meilleur long métrage documentaire obtenu par 20 jours à Marioupol de Mstyslav Chernov [en 2024, ndlr.] n’ayant été que le point le plus visible. Le cinéma plus commercial n’est pas en reste, comme l’illustre Nu, Mam ! (Ну, мам), que Green Light a sorti cette année. À fin mai 2026, avec plus de 420 000 entrées, il est devenu à la fois le plus gros succès ukrainien de l’année mais également l’une des trois sorties les plus lucratives de tous les temps sur notre marché. Or, il y a encore quelques années, le cinéma ukrainien était principalement perçu comme un “produit culturel de niche”. Nu, Mam ! a démontré que les productions locales peuvent attirer un public très large, même en temps de guerre.
Enfin, le marketing événementiel, désormais pleinement intégré à l’écosystème cinéma, a fait émerger une nouvelle culture de la sortie en salle : avant-premières à grande échelle, projections d’influenceurs et événements publics avec les équipes de films maintiennent les sorties au cœur de l’attention médiatique. Dans le contexte actuel, cette culture de l’événement, qui fait du cinéma un lieu de rassemblement, prend un sens particulier.
Depuis 2023, Multiplex joue également un rôle actif dans Green Light Films, que vous avez cofondé avec deux figures de la distribution ukrainienne, Veronika Yasinska et Nadiia Zaionchkovska. Quelles sont vos priorités avec cette structure ?
Green Light vise trois objectifs. D’abord, proposer un catalogue international diversifié, des blockbusters américains aux prestigieux titres de festivals – et en 2025, 40 % des sorties en salles de Green Light Films était européen. Ensuite, soutenir la production ukrainienne via la distribution et la coproduction. Enfin, structurer un système de distribution durable et transparent. La guerre n’a pas annulé cette ambition : elle l’a juste rendue encore plus nécessaire. Green Light est notre pari sur un marché qui, nous en sommes convaincus, sera parmi les plus intéressants d’Europe au cours de la prochaine décennie.


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