Les e-séances de La Vingt-Cinquième Heure assoient leur succès et leur bien-fondé

Le réalisateur Bastien Simon, en chat vidéo avec le public lors de la e-séance de son film Les Grands Voisins.

L’initiative de la structure, qui a mis sa plateforme de séances virtuelles à disposition de ses collègues distributeurs et des exploitants dans le contexte de fermeture des salles, tient ses promesses au terme d’un mois d’expérimentation.

Depuis le 1er avril, La Vingt-Cinquième Heure a réalisé 3 000 « entrées » sur Les Grands Voisins, la cité rêvée de Bastien Simon. Sur l’ensemble des œuvres proposées en séances virtuelles géolocalisées, à horaires fixes et à partage de recettes avec l’exploitant, le distributeur comptabilise un total de 5 000 visionnements. « La courbe est exponentielle », se réjouit le gérant fondateur Pierre-Emmanuel Le Goff, qui peut désormais compter sur la collaboration d’une vingtaine de distributeurs (dont JHR, Urban, Jour2Fête, Eurozoom et StudioCanal sur trois films jeune public en continuation) et de 130 exploitants. Le catalogue d’une cinquantaine de titres sera renforcé d’une dizaine d’e-sorties nationales prévues dans les trois prochaines semaines. Ce mercredi 22 avril, la plateforme accueille En Política de Jean-Gabriel Tregoat et Penda Houzangbe, distribué par DHR et soutenu par une bonne couverture presse. Suivront une collaboration avec Shellac pour la continuation de Monsieur Deligny, vagabond efficace et de MITRA ainsi que pour la sortie nationale de Technoboss de Joao Nicolau le 27 mai, avec M2R Films sur Nouvelle cordée de Marie-Monique Robin (en continuation) et Mon nom est clitoris, distribué par la maison à partir du 17 juin.

L’impact solidaire

Au-delà de la formule de programmation classique des e-séances par les salles – qui se déroule comme de coutume les lundis matin –, ce sont avec les séances impact que le dispositif dévoile toute sa portée. « Il s’agit de séances événementielles en présence d’intervenants, où les parties prenantes peuvent décider de reverser leur part à une cause solidaire en lien avec le film », explique Pierre-Emmanuel Le Goff. Ainsi, pour l’avant-première des Grands Voisins, le cinéma Luminor tout comme William Dufour ont reversé leur « euro » à l’association d’aide aux migrants Aurore. Idem pour L’Arvor de Rennes, qui a décidé de donner sa part au fonds Nominoë de CHU de la ville, et pour le Lux à Caen où la projection en télé-présence de Frédéric Courant a servi à « apporter leur pierre à la lutte contre le COVID-19 ». 

De nouvelles séances impact sont en cours d’élaboration pour les jours et semaines à venir, notamment avec Hubert Reeves pour La Terre vue du ciel, François Ruffin pour J’veux du soleil, Cédric Hérou pour Libre, Edwy Plenel pour Depuis Médiapart et Mounia Meddour pour Papicha

« Nous ne sommes pas une plateforme VOD, mais une plateforme qui propose une exploitation exclusive des films par les salles de cinéma », souligne le dirigeant de La Vingt-Cinquième Heure, qui espère même pouvoir travailler avec une billetterie CNC classique. « Nous avons démontré que les résultats sont là, que nous sommes accompagnés et soutenus, dans un écosystème au plus près de ce qu’il était avant. La billetterie CNC, sans limitation de la part TSA, permettrait aux exploitants et aux distributeurs de contribuer au fonds de soutien accessible pour les films agréés. »

Des chiffres et des êtres

Sur sa seule séance spéciale des Grands Voisins, l’Arvor de Rennes a drainé 269 spectateurs sur la plateforme, « alors que sa grande salle physique n’aurait pu en accueillir que 250. C’est près de 15 % de la fréquentation d’un cinéma qui fait 2 000 entrées hebdomadaires en moyenne », détaille Pierre-Emmanuel Le Goff. Désormais programmé en continuation au TNB de Rennes, le film réalise 25 à 30 % du chiffre de la séance événement de l’Arvor, « ce qui est cohérent avec le marché avant fermeture ». 

Avec quatre cinémas qui ont réalisé plus de 250 entrées sur leurs e-séances, dont deux au-dessus de 300 (pour Le Luminor et L’Entrepôt de Paris), le distributeur souligne que le dispositif offre une moyenne autour de 80 entrées hebdomadaires par salle. « Ce n’est peut-être pas un chiffre énorme, mais il s’agit de films qui d’habitude doivent se contenter d’une moyenne de 45 entrées. Sur les prochains films, avec une plus forte notoriété et des distributeurs plus “établis”, on peut dépasser les 155 entrées. »

Le dispositif de la plateforme offre la possibilité de présenter le film avant la séance pour les exploitants – « qui se prêtent au jeu avec beaucoup d’entrain » – puis de coanimer les débats – « qui durent finalement bien plus d’une heure comme initialement prévu ». Luttes sociales, place des femmes, accueil des migrants, transition écologique… Tout en soulignant l’importance des sujets ouverts par l’offre actuelle de la plateforme, le responsable se félicite de la collaboration active des salles, comme l’Utopia de Montpellier ou le Ti Hanok d’Auray (l’un des premiers cinémas à avoir dû fermer ses portes au début de l’épidémie), autant « d’indépendants représentatifs d’un travail pointu de programmation et d’animation ». Comme le démontre la participation du cinéma Le Vivarais de Privas (qui a lancé une collecte de dons pour assurer sa survie), cette démarche de reprise de la programmation « redonne espoir et est aussi important pour maintenir le lien avec le public que pour le moral des troupes ».

La place dans l’après

La VOD au secours de l’exploitation cinématographique représente-t-elle une alliance de circonstance ou une évolution durable ? Face à un public pour l’heure très demandeur et captif, la consommation de cinéma en ligne garde toute son ambivalence : « Les chiffres montent mais sont tirés par les grosses machines, tandis que les films fragiles sont noyés dans une concurrence plus importante. La VOD n’est pas une solution viable pour eux. » Le responsable de La Vingt-Cinquième Heure est en outre en pleine réflexion, entre autres avec l’ARP, sur la pérennisation du dispositif à la réouverture des salles, « en complément d’un effort de programmation de films fragiles, une sorte de prime à la qualité ». Une solution qui pourrait fournir une offre complémentaire aux salles, de l’espace supplémentaire aux œuvres et toucher des publics plus éloignés, notamment dans les zones en déficit d’écrans art et essai, avec une politique tarifaire identique à celle de la salle « pour éviter le dumping ».

En effet, hors de question pour Pierre-Emmanuel Le Goff de créer une concurrence entre le cinéma et sa salle virtuelle : « Notre métier est de réunir des gens dans les salles de cinéma, créer la magie lorsque leurs lumières s’éteignent. Mais pour cela, il faut assurer leur survie, tout comme celle des distributeurs et des producteurs. » Anticipant les difficultés de la réouverture, la plateforme de La Vingt-Cinquième Heure compte aussi jouer un rôle actif pour une « transition en douceur. L’important est de participer à ces initiatives constructives, cette dynamique positive de la reconstruction. Et penser l’industrie culturelle comme un élément clé de notre démocratie. »

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