Le cri d’alerte des distributeurs indépendants

©T.Colon/Boxoffice Pro

La fréquentation des salles de cinéma a redémarré cet été, certes. Mais pour quels films ? Dans un secteur en pleine mutation, les entrées se cristallisent autour de quelques films et les distributeurs indépendants, même les plus emblématiques, sont fragilisés. 

En cette période de convalescence où les succès sont surmédiatisés, tout un pan de l’offre cinématographique reste pourtant dans l’ombre des top 10. Car si le cinéma d’auteur a été la star de la reprise en 2020, marquée par la disette de blockbusters américains et de gros titres français populaires, il semble être le grand blessé de la reprise 2021, réalisée sous le signe du passe sanitaire, des hésitations d’une partie du public, et d’une offre fastueuse mais inégalement exposée.

Le dernier baromètre de l’ADRC, sur la diffusion des films au mois de septembre, montre en effet que les distributeurs indépendants ont réalisé 20 % des entrées première semaine (contre 44 % en 2019) alors qu’ils représentaient 72 % des sorties. Sur les seuls « gros » indépendants (pesant pour plus de 700 000 entrées annuelles), la baisse constatée des entrées est de 70 % par rapport à 2019 et de 66 % par rapport à la moyenne 2016/2019. Et si le volume de sorties est en très légère hausse par rapport aux années précédentes –  46 films inédits contre 40 à 44 entre 2016 et 2019 –, le nombre de copies, lui, a augmenté de 31 % par rapport à la moyenne 2016/2020.

Films inédits sortis sur la période mai/septembre 2021 et leur part de marché en fonction du type de distributeurs :

Films inédits*Des majors USPDMDes distributeurs intégrés**PDMDes « gros » indépendants***PDMDes « petits » indépendants****PDM
Mai/juin761140 %930 %1821 %389 %
Juillet621159 %826 %1412 %293 %
Août40742 %850 %116 %142 %
Septembre46757 %623 %914 %246 %
Total2243650 %3132 %5213 %1055 %
Source : CBO
*Film sorti sur plus de 2 copies France
**Sociétés rattachées à un circuit ou groupe audiovisuel
***Sociétés réalisant plus de 700 000 entrées annuelles
****Sociétés réalisant moins de 700 000 entrées annuelles

Des succès pour combien de déceptions ?

Derrière les récents succès de Dune et Mourir peut attendre, ou de titres français comme BAC Nord, Boîte noire et Eiffel, une ribambelle de films d’auteur aussi reconnus que Mathieu Amalric, Joachim Lafosse ou Bruno Dumont sont à la peine. Certes certains titres art et essai s’en sortent mieux que les autres, parmi lesquels La Loi de Téhéran (Wild Bunch, près de 165 000 entrées l’été dernier), Eugénie Grandet (Ad Vitam, 170 000 entrées et toujours en exploitation) ou Julie (en 12 chapitres) (Memento, plus de 116 000 entrées à l’heure de notre bouclage). Michel Saint-Jean, invité de l’Émission Boxoffice Pro du 21 octobre dernier, est pour sa part très content de la performance de Titane en France, malgré le coup de frein du passe sanitaire [voir aussi le Boxoffice Pro du 25 août 2021], avec plus de 300 000 entrées « pour un film clivant interdit aux moins de 16 ans – soit le double du précédent long de Julia Ducournau, Grave ». Tout comme de celle de Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi (lauréat des prix cannois du scénario, du jury œcuménique, de la presse internationale et de l’AFCAE) et ses près de 200 000 entrées depuis sa sortie*. En revanche le nouvel Ozon, Tout s’est bien passé, cumule plus de 250 000 entrées, mais reste le plus faible score du cinéaste depuis Le Refuge en 2010.

De son côté, avec neuf films déjà sortis et trois autres à venir d’ici fin 2021, Pyramide ne réalisera qu’un quart de ses entrées habituelles sur cette année écourtée qui n’a commencé qu’au 19 mai. Parmi les déceptions, Tralala des frères Larrieu, « qui malgré son casting et la notoriété de ses réalisateurs, va, au mieux, atteindre les 90 000 entrées contre les 200 0000 que nous attendions », constate le directeur général Éric Lagesse. Dans le line-up, un outsider est toutefois parvenu à s’imposer sur la durée : le documentaire Indes galantes de Philippe Béziat, qui a dépassé les 60 000 entrées au terme de son quatrième mois d’exploitation et qui, grâce notamment à la mobilisation d’associations de danse et leurs soirées spéciales, « a l’air de vivre comme si la pandémie n’était pas passé par là ».

En effet, les difficultés du cinéma d’auteur s’observent plus sur les fictions, tant en termes de programmation que d’entrées. Chez Jour2Fête, qui a opté pour « une stratégie du contournement, on s’en tire plutôt pas mal », explique le cofondateur et gérant Étienne Ollagnier qui a choisi de ne sortir que des documentaires jusqu’à mars prochain. Il estime que « les gens ont surtout envie d’événementiel », comme en témoigne le joli succès de Bigger Than Us, qui approche les 130 000 entrées… dont plus de 100 000 dans le cadre de l’opération spéciale jeunes lancée pendant la semaine européenne du développement durable. 

Mais pour quelques success story, combien de contre performances dans les salles ? « Aujourd’hui, il y a rarement plus d’un film d’auteur par mois qui marche », rappelle Éric Lagesse en tant que coprésident du DIRE, soulignant par ailleurs que les distributeurs indépendants ne sont pas les seuls à souffrir du fossé qui se creuse entre cinéma d’auteur et films populaires : « Annette chez UGC ou Benedetta chez Pathé auraient dû faire bien plus que leurs 300 000 et 330 000 entrées respectives ».

Le lien brisé

La récente enquête mandatée par le ministère de la Culture montre que sur les 76 % de répondants qui ont fréquenté les salles au cours d’une année normale, 49 % n’y sont pas retournés depuis le 21 juillet. Si les jeunes sont bien présents, essentiellement séduits par « les films qui promettent du plaisir et du divertissement » décrits par Michel Saint-Jean, le public art et essai, plutôt assidu et “senior” – mais aussi celui, intermédiaire, des 40-60 ans – manque toujours à l’appel, renforçant la bipolarisation entre succès et insuccès de plus en plus radicaux. Debout les femmes ! de François Ruffin et Gilles Perret a dépassé les 55 000 entrées, « mais en aurait fait 200 000 en 2019 », estime Étienne Ollagnier en se référant à la déperdition sur les séances d’après-midi, habituellement favorables à ce type de films.Mais où est donc passé ce public art et essai senior assidu ? Qu’est-ce qui bloque son retour ? Le port du masque ? Le passe sanitaire ? Les plateformes ? Une offre de films perçue comme trop pléthorique ? Une place de cinéma jugée trop chère ? Une presse qui entretient la confusion en traitant les sorties Netflix (qui, comme au cinéma, sont calées sur les mercredis) dans les pages ciné plutôt que télé ? Ou, tout simplement, une flamme cinéphile qui, comme un amour fragile, s’est éteinte à défaut d’avoir pu être entretenue ?

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Toujours est-il que « les six mois et demi de la seconde fermeture des salles, malgré nos multiples alertes auprès des pouvoirs publics, est une décision catastrophique du gouvernement qui, pour le moment, semble avoir tué le cinéma d’auteur », regrette Éric Lagesse. Avec sa casquette de coprésident du SDI, Étienne Ollagnier dénonce de son côté la contre productivité des messages contradictoires autour du passe sanitaire comme du port du masque, « avec un public senior certainement plus inquiet de se retrouver dans un cinéma avec un public non masqué ». Et si la force motrice du dernier Bond pour le retour de tous les publics au cinéma, au profit de tous les films, ne semble pas avoir fait ses preuves sur les seniors, le responsable du SDI reste confiant : « Les convaincus de l’art et essai ne seront pas convaincus par Netflix et Amazon Prime. Il nous faut recréer l’envie et l’habitude. Les gens ont envie de partager de choses, comme l’ont prouvé les signes encourageants de cet été avant l’instauration du passe sanitaire ».

Le 2020 noir des exploitants, le 2021 choc de la distribution

L’incompréhension a été grande à l’annonce, au Congrès des exploitants de septembre dernier, des 34 millions d’euros d’aides supplémentaires pour compenser l’impact du passe sanitaire, dont seulement 7 millions destinés aux filières distribution et production à hauteur de 50 % chacune. Après une année 2020 où l’exploitation, notamment la grande, a particulièrement souffert, le peu de films qui sont sortis « ont plutôt marché, et nous avons pu compter sur des aides du CNC qui a été un partenaire essentiel dans cette période difficile », reconnaît le coprésident du DIRE Éric Lagesse. Or la situation semble s’être inversée en 2021, « avec beaucoup de sorties qui dynamisent la fréquentation des salles en général mais qui se cannibalisent entre elles. Nous espérons ne pas être oubliés en 2022. » Côté SDI, le coprésident Étienne Ollagnier regrette « que la filière, comme celle de la production, soit moins comprise par le gouvernement. À tous les moments de la crise (que ce soit pour l’accès au fonds de solidarité ou les aides ciblées), nous avons dû réexpliquer notre métier et que nous sommes tous liés : la perte de fréquentation et de chiffre d’affaires a d’abord touché de plein fouet les salles, mais nous sommes tous impactés de manière décalée. »  

Or combien d’échecs successifs peuvent encaisser les distributeurs les plus petits et les plus indépendants ? Et surtout, combien de temps peuvent-ils tenir avant que le marché ne reprenne de la vigueur… ou que les pouvoirs publics trouvent une juste compensation à leurs difficultés ? « Nous avons investi pour nous prendre une grande claque », estime Amel Lacombe. La dirigeante d’Eurozoom a préparé la reprise 2021 avec Dream Horse, Le Braquage du siècle et La Conspiration des Belettes, trois de ses titres à meilleur potentiel commercial et qui représentaient pour elle « les plus gros MG et les plus gros frais de sorties ». Résultat : 10 000 entrées pour chaque film, et « plusieurs centaines de milliers d’euros de déficit ». L’annonce de Deauville reste, de fait, « un choc » pour Amel Lacombe qui regrette une compensation très majoritairement réservée aux films agréés, tandis que les autres ne bénéficient que d’aides « anecdotiques. Alors que le plus souvent, le public de ces films (américains, japonais…) correspond à celui du grand chantier des 15/25 ans lancé par le CNC ! Il n’y a aucune justification réelle à cette différence de traitement. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas en faillite que nous n’avons pas besoin d’aide. Et c’est d’ailleurs incroyable que nous soyons tous encore là ».

Une mise en péril de l’ensemble du secteur

Si le calendrier concerté des sorties n’aura, finalement, jamais vu le jour à défaut d’avoir réuni tous les acteurs autour de la table, il y a urgence, pour les distributeurs indépendants, à rediscuter les engagements de programmation réduites à néant, « tant dans la durée d’exposition que la surexposition de certaines œuvres » précise Étienne  Ollagnier, et remplacés par une « grande jungle sauvage » selon Éric Lagesse. Avec des confirmations de dernière minute de la part des salles, « on ne peut rien faire comme travail en amont, comme mettre en place des films annonces, d’autant plus lorsqu’elles préfèrent diffuser, sur une même ville, la cinquième copie d’un titre porteur plutôt que de faire le jeu d’un “petit” film », regrette Amel Lacombe. Distributrice indépendante à la FNEF, la dirigeante d’Eurozoom déplore l’opposition naïve entre « gentils indépendants du DIRE et méchants distributeurs de la FNEF, notamment les majors », car ce sont, d’abord, « les films de la diversité qui trinquent. Ce n’est pas la concurrence de Dune, mais celle des films art et essai “porteurs” sortant sur 15 à 20 copies dans Paris intra muros qui nous empêchent d’exister. Cette opposition est contre productive lorsque l’on sait que c’est la TSA des films des studios qui finance le cercle vertueux du cinéma français. Ainsi, depuis la mise en place du passe sanitaire, 80 % des entrées ont été générés par la FNEF. » 

Or, aujourd’hui, le péril sur la distribution indépendante concerne l’ensemble du cinéma d’auteur, avec des films qui vont avoir plus de mal à se monter ou à être acquis, avec, au bout de la boucle… l’exploitation art et essai. « Le distributeur est l’un des acteurs de la filière qui prend le plus de risques », note Michel Saint-Jean qui comptabilise que chaque année, les dix sociétés les plus actives du DIRE injectent, rien qu’en MG sans compter les frais d’édition, autant que France Télévisions dans le cinéma français. Diaphana peut en outre être fier d’avoir sorti les premiers films de Cary Fukunaga, qui a réalisé Mourir peut attendre, de Craig Gillespie, qui fait Cruella, de Chloé Zhao, qui a dirigé Eternals et Nomadland...  « À ce jour, à part deux ou trois exceptions, il n’y a pas un seul cinéaste majeur de ce monde qui n’ait été découvert par un distributeur indépendant. » Pyramide aussi s’engage sur cinq à sept premiers films par an, « mais pour encore combien de temps s’ils ne marchent pas ? », s’interroge Éric Lagesse. « Et s’il n’y a plus de films d’auteur indépendants, que deviendront les salles art et essai qui devront sortir  les mêmes films que les grands circuits ? » « Tout est lié » abonde Étienne Ollagnier. « Il nous faut réfléchir ensemble, prendre du recul et de la hauteur sans rester arc-boutés sur ce que l’on faisait avant… ni se contenter de visions court termistes comme c’est le cas avec le Festival Netflix ».

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