Eddy Duquenne : « L’acquisition au Canada n’est pas un hasard »

Eddy Duquenne

Interview – Kinepolis vient d’officialiser l’acquisition du circuit canadien Landmark Cinemas. L’occasion pour son CEO d’évoquer cette transaction et les ambitions du groupe belge.

Afin de resituer votre acquisition du groupe Landmark Cinemas, pourriez-vous présenter l’historique de Kinepolis et sa spécificité? 

L’histoire de Kinepolis commence avec la reprise en 1960 d’un mono-salle familial par M. Albert Bert à Harelbeke, en Belgique. Albert Bert avait en tête de construire des cinémas avec davantage de salles et de choix de films ainsi qu’une expérience optimisée de spectateur. Les salles étaient alors petites et vieillottes, la TV s’immisçait dans les foyers, on croyait le cinéma fini et tout le monde pensait que cet homme était fou… Albert Bert a commencé à construire des sites de 5 et 10 salles qu’il appelait des pentascopes et decascopes, puis les premiers megaplexes au monde, dont le premier 25 écrans en 1988, le Kinepolis Brussels. J’étais jeune et en fréquentant ces salles, je pensais que c’était une copie du marché américain… mais en réalité c’était le contraire ! Le groupe a eu ses succès et ses problèmes. Aujourd’hui, nous construisons toujours des salles avec l’objectif de créer la meilleure expérience de cinéma possible, le fameux « ultimate movie experience ».

Pourquoi vous êtes-vous dirigé vers le marché nord-américain, et plus particulièrement le Canada ? 

Nous avons eu envie d’étendre notre groupe de façon prudente, avec des étapes contrôlées. L’acquisition au Canada n’est pas un hasard. Nous nous intéressons à des marchés macro-économiquement stables, en croissance et avec des cultures proches de la nôtre que l’on peut comprendre. Le Canada, c’est un peu la Scandinavie de l’Amérique, la population et la mentalité sont plutôt européennes. Pour la part de hasard, je demandais un jour en blaguant à Neil Campbell et Brian McIntosh quand est-ce qu’ ils vendraient leur groupe Landmark Cinemas. Et puis, il y a un an, il m’a répondu « Pourquoi pas ? Parce que nos cultures d’entreprise accrocheraient bien ensemble ».

Que pouvez-vous apporter à ces salles ? Quelle est votre stratégie dans un pays dominé par le groupe Cineplex ?

Je suis enthousiaste quant à l’équipe de management  très performante de Landmark Cinemas, qui a introduit le concept des fauteuils inclinables ; ce que nous allons aussi faire dans nos cinémas en Europe. Je pense que nous serons très complémentaires. Notre manière de gérer un cinéma a prouvé son efficacité, notamment sur la confiserie pour laquelle nous sommes parmi les champions du panier moyen. Nous avons aussi une force de frappe en termes de financement pour investir et faire des améliorations dans nos salles avec une approche à moyen et long terme ; il faut beaucoup de temps pour amortir un cinéma. Outre l’interaction de contenus francophones, ce que nous allons aussi pouvoir apporter, c’est notre passion pour le métier. Parmi ceux qui rêvent de gagner de l’argent, j’en vois peu qui réussissent. Ceux qui sont passionnés, eux, gagnent de l’argent, sans que ce soit leur but.

Vous qualifiez cette acquisition de “taille moyenne” ; doit-on s’attendre à plus de croissance externe ou serez-vous davantage dans une phase de consolidation ?

Nous ne sommes pas à bout de souffle financièrement. Ce qui est important, c’est d’évaluer le potentiel humain pour être à même de gérer les nouvelles acquisitions. On s’intéresse à d’autres marchés, car il y aura de nouvelles opportunités. En tout cas, nous ne sommes pas dans une course à la taille coûte que coûte. La taille n’est pas forcément un avantage. 

Les cours en bourse des groupes de cinéma ont chuté… Quelle est votre analyse du marché ? Êtes-vous optimiste sur l’avenir de la salle?

Je suis optimiste à condition que tout le monde analyse bien la situation. Mon premier constat est que l’on se trouve dans une crise de contenu. Les spectateurs sont fatigués de ce qu’on leur montre. On doit faire moins de films, mais Hollywood doit prendre plus de risques avec des nouvelles histoires et des nouveaux formats.Ma deuxième inquiétude concerne la chronologie des médias : nous devons être très vigilants pour ne pas nous retrouver dans une configuration comme celle de l’industrie de la musique. La valeur ajoutée d’un film doit toujours venir du cinéma. La contribution du distributeur ne peut pas être la même si nous n’avons plus l’exclusivité. C’est le grand débat. C’est pour cela que les exploitants ont peur. On nous décrit comme des dinosaures qui ne veulent pas que les films soient vus sur d’autres médias. C’est faux. Dans ce cas, il faut redéfinir le modèle économique et l’on démontrera la vraie valeur de chaque média dans la chronologie. Il faut avoir un grand débat ouvert.