Couvre-feu : pas d’assouplissement pour la culture, les cinémas en colère

Jean Castex s'est exprimé à Lille pour refuser la demande de dérogation des acteurs culturels.

[Mis à jour avec les premières réactions] Le Premier ministre Jean Castex a rejeté les demandes de dérogation des acteurs culturels. Déception et colère pour les cinémas.

« Les règles doivent être les mêmes pour tous (…) Je suis sûr que tout le monde va s’adapter, y compris le monde de la culture dont je connais les difficultés. » En déplacement dans les Hauts-de-France, Jean Castex a mis un terme aux espoirs du monde de la culture. Le Premier ministre a donc penché en faveur de Bruno Le Maire, opposé publiquement à toute dérogation, face à Roselyne Bachelot, en laquelle les acteurs culturels plaçaient toutes leurs attentes. « Je sais que le monde de la culture est impacté, nous déploierons tous les moyens pour amortir le choc que cela va représenter. Les discussions continuent à cet effet. Je suis sûr que le secteur va s’adapter à ces règles du jeu », a estimé le locataire de Matignon, répétant que « pour que des règles soient comprises et acceptées, elles doivent être les mêmes pour tous ».

Depuis l’annonce du couvre-feu, le secteur de la culture était monté au créneau pour demander des assouplissements. Notamment la possibilité pour les spectateurs de rentrer chez eux après une séance ou un spectacle commencé avant l’heure du couvre-feu, en prouvant leur bonne foi grâce au ticket de cinéma ou théâtre mentionnant l’heure de la séance et le lieu. Pour rappel, le couvre-feu, instauré de 21 heures à 6 heures en Ile-de-France et dans huit métropoles, entre en vigueur ce vendredi à minuit.

Stupeur et colère chez les exploitants

Du côté de Richard Patry, président de la Fédération nationale des cinémas français, l’incompréhension prédomine devant ce verdict sans appel : « Nous ne contestons pas la mesure, nous demandions juste une adaptation : une heure n’aurait pas changé son efficacité. Cette tolérance était une mesure de bon sens permettant d’étaler le retour des gens chez eux et de continuer à proposer des séances du soir, qui représentent 40 % des entrées. » Le président de la FNCF rappelle que le refus du gouvernement est aussi une occasion manquée de mettre en avant le cinéma français. « D’un côté certains ne croient plus aux sorties salles, et de l’autre le gouvernement nous restreint. Si plus personne n’y croit, comment fait-on ? Même si je tiens à souligner que la ministre et le CNC ont été combatifs à nos côtés ! Nous allons avoir des aides mais ce n’est pas ce que nous voulions, ni ce que nous demandions, à savoir accueillir les gens en toute sécurité et maintenir une viabilité économique suffisante pour la filière. » S’il craint des déprogrammations, « surtout après les vacances, ce qui serait normal », Richard Patry espère, pour les éviter, que le CNC maintiendra un élan pour soutenir la sortie des films. « Nous nous sommes battus collectivement, les exploitants comme les distributeurs ont fait un boulot remarquable et nous allons continuer. »

Pour Aurélien Bosc, président des Cinémas Pathé Gaumont, dont 42 établissements sont concernés par le couvre-feu, il s’agit d’abord de « gérer l’urgence », donc la période de vacances. « Notre politique est bien de garder nos cinémas ouverts tout en ajustant notre amplitude horaire, et ce, afin d’éviter de priver les spectateurs d’un accès à nos services et de garder le tempo ». Dans les cinémas Pathé et Gaumont, les séances finiront autour de 20h30, « notamment en jouant sur les premières parties de séances. » Pour cette période de vacances, le circuit réintroduit aussi les séances du matin qui débuteront vers 10h30. Ensuite vient la question de l’adaptation des opérations commerciales : « Nous allons prolonger les dates de validité de certaines contremarques et suspendre les abonnements pour ceux qui le souhaitent », détaille le dirigeant. Le circuit a déjà lancé une communication auprès de ses clients sur la stratégie des horaires, mais aussi « pour les remercier de leur fidélité et continuer à les fédérer. Nous devons être optimistes, rester combatifs et compenser avec de l’éditorialisation, comme nous le faisons depuis le confinement. » Le tout en passant le message suivant : « Nous restons ouverts, nous nous adaptons et nous comptons sur vous ! » 

« Cette décision est catastrophique et met toute la culture à terre », a fustigé Jocelyn Bouyssy, directeur général des cinémas CGR. « Il y a un manque de concertation globale du gouvernement, qui n’a pas compris qu’à une demi-heure près, il sauvait tout un pan de l’économie. Ce sont des prises de décision unilatérales et pourtant la FNCF, le CNC et Roselyne Bachelot ont œuvré et ont estimé que la dérogation pouvait être cohérente, car non liée aux normes sanitaires. » Le patron du groupe rochelais assure que l’exploitation « était prête à s’engager sur des horaires. Nous avions trouvé des solutions et sommes finalement accueillis avec une fin de non recevoir. La question ne concerne plus telle séance ou tel cinéma, mais l’ensemble du secteur et les pertes qui vont en découler. L’enjeu n’est pas uniquement sur ces six semaines de couvre-feu mais sur tous ceux à venir ; je nourris l’espoir que la situation évolue d’ici quinze jours, trois semaines. Je compte surtout sur les distributeurs : si les films restent, nous résisterons partout, sinon nulle part. Il s’agit de savoir comment juguler cette situation et montrer aux gens que le cinéma n’est pas mort. C’est comme ça que nous pourrons tenir. »

« C’est un mélange de tristesse et de désespoir car nous redoutons les conséquences que cette décision pourrait avoir sur les comportements du public dans le futur », nous confie Fabien Houi, président des Cinémas indépendants parisiens. « Nous pouvons nous accommoder de cette contrainte sur quelques jours mais sur une période plus longue, cela laisse craindre que les distributeurs soient plus timides et déplacent à nouveau leurs sorties. Nous souhaitons que dans cette panique, le pragmatisme leur permette d’avoir le courage de maintenir les films aux dates prévues. Dans l’hypothèse où la dérogation n’était pas accordée, nous avions décidé ce matin de se mettre d’accord pour terminer nos séances à 20h30. Nous allons désormais observer le comportement du public, en espérant qu’il s’adapte et ne déserte pas la salle. Les vacances permettront de caler les choses avec une amplitude d’ordinaire plus large des séances. » Le président du réseau indépendant a également assuré que le festival Avant-premières ! était maintenu et en train d’être réorganisé : « Réaffirmer que le cinéma existe et qu’il faut venir le découvrir en salles ! »

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