Accessibilité et inclusion sur tous les fronts

"Satoshi" de Jumpei Matsumoto, sorti en 2024 par Wayna Pitch, raconte l’histoire vraie d’un jeune homme aveugle et sourd © Wayna

En attendant le prochain observatoire de l’accessibilité du CNC, qui se réunira fin mars, la secrétaire générale Leslie Thomas et les représentants de la FNCF Erwan Escoubet et Agathe de Foucher font un point d’étape des récentes avancées… et de ce qui reste à améliorer.

Ces dernières années, l’accent a été mis sur l’accessibilité des salles et des films pour les personnes atteintes de handicaps sensoriels et cognitifs. Des handicaps pas toujours visibles, de même que les professionnels ayant une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) ne le font pas toujours savoir. Si le travail – et le retour – des associations montre que l’inclusion progresse, « il est difficile de savoir précisément où en sont les salles, car on peut supposer que celles qui répondent aux sondages sont celles qui sont les mieux équipées et les plus impliquées, analyse Erwan Escoubet, en charge de ces questions à la FNCF. En tant que directeur des affaires réglementaires et institutionnelles de la fédération des cinémas, il participe activement à l’observatoire de l’accessibilité du CNC, aux côtés notamment des représentants de la FNEF, et salue le travail de Leslie Thomas en particulier. La secrétaire générale du Centre rappelle de son côté les avancées significatives de cette année. « En 2026, le CNC va récupérer la gestion du portail de l’audiodescription, développé par le ministère de la Culture en 2023 et qui référence déjà plus de 2 800 films, via six plateformes partenaires. En devenant l’opérateur du portail à partir du 1ᵉʳ juillet, nous allons donc le faire vivre plus largement auprès des publics en situation de déficience visuelle. »

Vers une meilleure information…

Autre changement important, « nous avons réussi en décembre dernier à faire signer un nouvel arrêté par trois ministres – en charge de l’économie, de la culture et des comptes publics –, qui modifie le cahier des charges des systèmes de billetterie des cinémas ». Les fournisseurs de logiciels de billetterie doivent désormais permettre d’intégrer, pour chaque séance, les indications de son accessibilité pour les personnes malentendantes et malvoyantes, et ont six mois pour se mettre en conformité. Ces données remonteront donc systématiquement sur AlloCiné et les sites des cinémas, « ce qui répond à ce que soulevaient les associations d’usagers, rappelle Erwan Escoubet, à savoir le manque d’information et d’instantanéité de l’information sur les séances pour le public ».

Autre chantier lié à l’information : s’assurer que les sites internet, mais aussi tout le matériel, dont les bornes automatiques, sont bien accessibles pour tous. « Cela ne figurait pas dans la loi Handicap de 2005… car ce matériel n’existait pas. Mais la directive de l’an dernier mentionne que l’on doit mettre à disposition des casques audio et des touches en braille », précise le directeur juridique de la FNCF. Bref, comme résume Leslie Thomas, « tout doit devenir accessible dans les cinémas, sachant que l’on va plutôt vers une dématérialisation qu’une multiplication des salariés ». 

Leslie Thomas (CNC) et Erwan Escoubet (FNCF) au Congrès 2023 © Jean-Luc Mège Photography

… et 100 % de séances accessibles ?

Quant à l’offre de films adaptés en elle-même, la secrétaire générale du CNC indique la création, dans le cadre de la Commission nationale culture et handicap (CNCH) le 22 juillet dernier, d’un groupe de travail avec les associations représentant les différentes formes de handicap, les représentants des distributeurs, des exploitants et des industries techniques. « La troisième réunion a eu lieu le 13 mars et nous espérons aboutir fin juin sur des propositions pour améliorer l’offre de ces séances ». Pour Erwan Escoubet, il convient de rappeler que « lorsque l’AD ou les STME sont présents sur le DCP, ils doivent être proposés systématiquement à toutes les séances ». Pour Leslie Thomas, « très clairement, 100 % des films devraient être audiodécrits ». Or, malgré l’obligation depuis 2020 pour tous les films français de fournir les fichiers d’audiodescription et de sous-titrages – sachant que les petites productions sont aidées en cela par le CNC – et malgré la recommandation technique de la CST sur l’emplacement de ces fichiers sur le DCP, «il arrive qu’ils n’existent pas, ou que ce soit le fichier pour la télévision qui arrive en salles (donc inutilisable), ou qu’il soit au mauvais endroit », constate le représentant de la FNCF. Ou que les exploitants aient du mal à les repérer, comme l’explique Mathieu Guetta de la CST.

Dès lors que les différentes versions existent, les cinémas doivent être équipés correctement… et les spectateurs aussi. « On s’oriente en effet de plus en plus vers des solutions mixtes, entre équipement collectif en salle et matériel individuel, pour des spectateurs qui veulent être en autonomie », souligne Leslie Thomas, qui voit là l’un des effets des Jeux paralympiques de 2024. « C’est un débat qui nous mobilise beaucoup avec la FNCF, pour que les solutions soient plus légères pour les cinémas. On constate en effet aujourd’hui une défaillance sur la maintenance de certains matériels, en même temps qu’un changement d’usage. » Les spectateurs peuvent utiliser leurs smartphones et casques personnels, « ou prêtés par la salle, à condition qu’ils soient bien utilisables, précise Erwan Escoubet. Mais s’il y a peu de problème pour les personnes malvoyantes, c’est plus compliqué pour les malentendants : les sous-titres SME sur grand écran restent mal acceptés, et ce n’est pas pratique de lire des sous-titres sur son téléphone. Les lunettes connectées, avec sous-titres intégrés voire langue des signes, sont une solution intéressante, qui se développe avec succès dans le spectacle vivant, notamment à la Comédie-Française. »

Reste que la multiplication des versions et des systèmes pour y accéder – y compris pour les troubles cognitifs – est complexe à gérer pour les exploitants. « Beaucoup de solutions sont commercialisées, mais à la FNCF nous souhaiterions qu’elles soient universelles : un film doit être accessible quel que soit l’opérateur, sans coût pour les utilisateurs, ni surcoût pour les salles qui ne peuvent payer plusieurs systèmes. » Pour rappel, ces équipements sont éligibles aux aides du CNC, mais il est difficile de savoir si les salles utilisent leur fonds de soutien spécifiquement pour améliorer leur accessibilité. « Généralement, ces dépenses sont intégrées parmi d’autres, dans le cadre d’une modernisation », constate la secrétaire générale du CNC. Au-delà de son observatoire, on voit bien que la cohésion au sein de toute la filière est essentielle : Erwan Escoubet en est convaincu, qui a initié un autre groupe de travail interprofessionnel, réunissant les exploitants et tous les producteurs, éditeurs, la FICAM et l’ADRC.

Accessibilité à l’emploi 

S’il reste essentiel de former les personnels des cinémas à l’accueil des publics, un autre enjeu reste l’accès à l’emploi pour les personnels en situation de handicap, dans le et les cinémas. Côté CNC, c’est l’objectif de l’appel à projets Les uns et les autres. « La prochaine édition sera lancée en avril, avec un nouveau partenaire financier qui sera dévoilé à cette occasion. » Leslie Thomas en attend « une nouvelle impulsion, pour un dispositif qui a toute son importance, car en dehors de l’Agefiph (Association de gestion du fonds pour l’insertion des personnes handicapées), il y a peu d’accompagnement public spécifique à nos filières, en matière d’emploi de personnes en situation de handicap ». Hormis le projet inclusif du cinéma de Boulogne, Les uns et les autres a soutenu jusqu’ici « principalement des projets de films et séries, mais aussi des affiches parlantes ou des actions de formation. Il est vrai que nous aimerions avoir davantage de projets permettant l’accès à l’emploi dans les salles de cinéma… ce qui pourrait bouger cette année ».

La FNCF, de son côté, après une charte signée en avril 2022 pour tendre vers plus d’inclusion, a rouvert la négociation en octobre dernier avec les partenaires sociaux. « Un accord devrait être signé dans les prochains mois, indique Agathe de Foucher, secrétaire générale administrative de la Fédération, afin de renforcer les enjeux d’information et de formation autour du handicap, d’après les réticences qu’on a pu observer. » La FNCF communiquera auprès de ses adhérents très régulièrement, avec un onglet dédié sur son site, sur la question de l’emploi d’un salarié en situation de handicap. Il s’agit d’abord de sensibiliser, en s’appuyant sur Audiens et sa Mission Handicap, sur les aménagements spécifiques du poste de travail, la formation des managers, et un accompagnement positif des professionnels. « Nous avons le projet d’une vidéo qui mette en avant des situations positives, pour montrer que ça marche chez certains ; sept exploitants se sont déjà portés volontaires pour témoigner de leur expérience. Nous avons aussi demandé à la mission Audiens d’organiser un séminaire à destination des managers. »

Le deuxième axe est de faciliter l’intégration du handicap dans la vie des entreprises, ce qui passe aussi par l’aménagement du bâti. La FNCF a sensibilisé les architectes de l’ADRC, pour que cette dimension soit intégrée au cahier des charges. Sur le recrutement, « nous essayons de conseiller à toutes les phases : où trouver des candidats, comment rédiger une fiche de poste adaptée à différentes formes de handicaps, avec des critères pour évaluer l’employabilité d’un salarié. L’enjeu du tutorat, avec des passeurs dans l’entreprise, est aussi important et il ne faut pas oublier le maintien dans l’emploi, pour un salarié qui commence à avoir un handicap ou des problèmes de santé. »  Enfin, il s’agit de faciliter la RQTH, sans laquelle on ne peut bénéficier d’aménagements du poste ou d’horaires de travail. « Ce n’est pas toujours facile à demander, ni à faire savoir, souligne Agathe de Foucher. Or la RQTH permet à l’entreprise de remplir ses quotas, et au salarié de faciliter ses conditions de travail, son évolution, et une médiation qui peut éviter une surfragilisation psychique ». Selon la permanente de la FNCF, « tous les partenaires sociaux sont très motivés par le sujet ».

"Satoshi" de Jumpei Matsumoto, sorti en 2024 par Wayna Pitch, raconte l’histoire vraie d’un jeune homme aveugle et sourd © Wayna

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