En cette rentrée, l’exploitation cinématographique française retrouve le sourire sans pour autant occulter ses défis. Entre la nécessité d’apaiser les relations professionnelles, la signature d’un accord historique avec Canal+, la consolidation des studios américains et la défense acharnée du modèle français face aux échéances politiques, le président de la FNCF, dresse les grands enjeux de ce Congrès 2026 à Deauville.
Ce congrès arrive dans la foulée d’un été exceptionnel : les 180 millions (M) d’entrées espérées en 2026 seront-ils dépassés ?
Au-delà d’être historique, cet été aura été celui d’un record exceptionnel depuis plus de cinquante ans, avec un mois d’août qui a franchi la barre des 20 millions, et ce après sept mois consécutifs de progression de la fréquentation. Même si la fréquentation en fin d’année nous incite à une certaine prudence, nous sommes quasiment certains d’être aux alentours de 190 millions de spectateurs sur 2026. Et si nous pouvons faire mieux, nous le prendrons avec grand plaisir !
Au-delà des chiffres nationaux, comment se répercute cette embellie de la fréquentation sur les différentes catégories d’exploitation ?
Nous sommes d’autant plus contents qu’elle concerne tout le monde, grâce à une offre de films exceptionnelle, même si l’art et essai en profite un peu moins, car l’été lui est toujours un peu moins favorable. Tout le monde est en croissance, certains de nos collègues affichant même des records historiques sur l’année glissante, avec des résultats bien au-delà de 2019, leur dernière grande année de référence. Est-ce que cela sera suffisant pour certains qui ont été en très grande difficulté en 2025 ? Je l’espère et nous serons à leur côtés.
La bonne nouvelle de cet été, c’était que dans les cinémas, il y avait de bons films et qu’il y faisait frais
Et sentez-vous un effet de cette embellie sur les relations entre les différentes branches d’exploitation ?
Cette embellie change la perspective du Congrès, avec les conditions d’un débat plus serein. Traverser une année comme 2025 a été très difficile pour tous, et je n’ai cessé de répéter que notre problème d’offre n’était pas structurel. Pour une fédération, la prise de parole est complexe : il ne faut pas masquer les difficultés, mais une communication grand public alarmiste ne permet pas de remobiliser les spectateurs. Il faut d’ailleurs saluer la bienveillance de la presse ces derniers mois : la bonne nouvelle de cet été, c’était que dans les cinémas, il y avait de bons films et qu’il y faisait frais. Nos salles ont été présentées comme le refuge idéal pour se cultiver et se rafraîchir. Mais il ne faut pas non plus amplifier l’effet canicule : sans offre, les spectateurs seraient allés… dans les centres commerciaux. L’effet canicule, c’est le p’tit truc en plus.
L’année a aussi été marquée par des tensions, inter ou intra-secteur. Pourquoi une telle crispation entre les différents acteurs ?
La concurrence entre les salles existe depuis toujours, tout comme celle pour l’accès aux écrans. Si la situation s’est tendue en 2025, c’est parce que notre marché n’est pas dimensionné pour 160 M d’entrées. Certains collègues sont passés tout près du gouffre, tandis que des distributeurs ont eux aussi traversé de grandes difficultés. Avec la baisse de la fréquentation, il est trop facile de considérer que l’autre est la cause de nos problèmes. La deuxième raison, c’est que dans notre société, chacun veut être vu et entendu. Normalement les frictions se règlent entre professionnels concernés, ou sous l’égide du CNC ou du Médiateur… Aujourd’hui, la tendance est de faire du bruit, la tension peut être vue comme un mode de communication. Des sujets de programmation des salles ont ainsi été portés jusqu’à l’Assemblée nationale, une première… mais on ne peut pas blâmer des professionnels en détresse de chercher une oreille attentive, qu’ils ont pourtant eue à la Fédération ou au CNC. Si nous avons décidé d’en faire un sujet de Congrès, c’est justement parce que nous sommes très attentifs aux débats professionnels.
L’Assemblée nationale ou la presse grand public ne sont pas les lieux pour régler nos difficultés
Latable ronde du Congrès de cette année est en effet dédiée aux relations professionnelles au sein de la filière. Qu’en attendez-vous ?
Le marché a toujours connu des changements et nous avons des instances pour traiter les difficultés qui peuvent en découler : le Médiateur du cinéma, le Comité de concertation…. L’Assemblée nationale ou la presse grand public ne sont pas les lieux pour régler ces questions. Il faut privilégier les espaces d’expressions comme le Congrès, où chacun peut faire part de ses positions. Sans penser qu’on va tout régler d’un coup de baguette magique, nous voulons un débat serein. Je comprends parfaitement qu’un exploitant ne comprenne pas, alors que la copie numérique ne coûte plus rien, qu’on lui refuse une sortie nationale. De l’autre côté, il est capital de reconnaître le droit du distributeur à maîtriser son plan de sortie, mais il faut en donner l’explication. Cette table ronde a été demandée par tous nos adhérents, non pour se monter les uns contre les autres, mais pour se parler dans un cadre organisé. On évoque souvent l’opposition classique entre le public et le privé, mais la réalité, c’est que l’exploitation publique ne va pas mieux. Il ne s’agit pas non plus d’un combat des petits contre les grands : ces conflits existent également entre les exploitations et les distributions de taille intermédiaire. Nous avons un grand besoin de dialogue, sans sujet tabou, pour que chacun comprenne mieux l’autre.
Nous avons besoin de producteurs et de films bien financés
Dans la série des tensions, après celles autour de la “tribune Bolloré”, le cinéma français a signé un accord à près d’1 milliard d’euros d’investissements sur une durée inédite de 5 ans, avec Canal+ . Quels enseignements en tirez-vous ?
Nous avons été capables de nous entendre dans une période très courte, face à une deadline très précise donnée par Canal+. La négociation s’est faite dans une configuration un peu différente de d’habitude, sans la « task force » rassemblant le BLIC et le BLOC. Les deux “Bureaux” ont beau être dans une zone de relations un peu compliquée, nous restons capables de signer un accord en commun [à l’exclusion de certains membres du BLOC, ndlr]. Le premier diffuseur du cinéma après la salle, qu’est Canal+, doit jouer un rôle important dans notre écosystème. Une offre de qualité passe par des accords structurels de ce type ; nous avons besoin de producteurs et de films bien financés et diversifiés, qui rencontreront un public nombreux. Nous sommes très fiers d’avoir participé à cet accord qui va bien au-delà des obligations de la chaîne : sur le volume, sur la diversité, sur la durée avec cet engagement de cinq ans, le tout sans fermer la négociation avec d’autres partenaires comme Amazon, Disney ou Netflix.
L’exclusivité salle reste notre principe fondamental
Par rapport aux autres accords à négocier, nous attendons toujours des nouvelles du Conseil d’État concernant les recours, notamment sur la chronologie des médias.En attendant, comment se poursuivent les discussions ?
Il y a en réalité trois chantiers parallèles. Premièrement, la négociation sur les accords de production : nous continuons à parler à tout le monde, y compris avec certains acteurs qui ont déposé des recours au Conseil d’État. Deuxièmement, nous allons rouvrir la discussion sur la chronologie des médias cet automne. Et troisièmement, il y a ces recours au Conseil d’État, dont les audiences ne sont pas prévues avant la fin de l’année. Ces trois chantiers cheminent de concert et il y aura sûrement des adaptations. Notre responsabilité, en tant que fédération unitaire, c’est de discuter avec tous ceux qui le souhaitent pour trouver des accords positifs, afin de financer la création et permettre à nos producteurs de nous proposer des films qui feront venir tous les publics. C’est la même chose avec les acteurs américains. Nous discutons avec eux et faisons notre travail au niveau de l’UNIC pour que la voix de l’exploitation soit entendue. Nous observons par exemple ce qui se passe aux États-Unis avec Netflix, qui commence à sortir certains de ses films dans les salles de cinéma. Certes ce sont des fenêtres plus courtes qu’en France, mais il s’agit d’une vraie évolution de leur modèle. Nous sommes prêts à discuter avec nos amis de Netflix en France sur ce changement de stratégie, sachant que l’exclusivité salle reste notre principe fondamental.
Pourquoi la FNCF n’affiche-t-elle pas de position sur l’acquisition de Warner par Paramount ?
Il s’agit d’un sujet mondial et la FNCF n’a jamais pensé qu’elle aurait le pouvoir d’empêcher cette fusion. Nous nous sommes surtout attachés à ce que Paramount apporte des garanties. Nous avons rencontré David Ellison à plusieurs reprises, ce qui a abouti à ce courrier adressé aux professionnels français et européens dans lequel il prend un certain nombre d’engagements. Les enjeux étaient différents selon les territoires : en France, nous sommes attachés au maintien d’un volume de production suffisant, au respect de la chronologie des médias et à l’accès au catalogue – avec une garantie que des films de patrimoine restent disponibles pour les salles de cinéma sans être bloqués par les plateformes. Dans d’autres territoires européens, la problématique concernait UIP [la coentreprise de distribution de Paramount et Universal, ndlr.], avec le risque de voir un studio supplémentaire se greffer à ce conglomérat, d’autant plus dans des pays où les films américains sont très forts. Grâce à notre mobilisation, en soutien total de l’UNIC, la Direction générale de la concurrence européenne a réagi sur ce sujet. Nous regrettons toutefois que les engagements pris par David Ellison auprès des professionnels européens n’apparaissent pas dans la décision de la Commission. Pour autant, nous disposons de ces écrits et nous nous en servirons si nécessaire. Enfin il faut attendre le résultat des différents recours intentés par 12 États aux États-Unis.
Nous sommes dans une année d’élection présidentielle et le modèle du cinéma français a été régulièrement attaqué. Comptez-vous interpeller les différents candidats au nom de la FNCF ? Et plus globalement, qu’attendez-vous de la rencontre avec les pouvoirs publics à Deauville ?
Nous rencontrons énormément de gens, de tous bords et de tous partis, nous parlons avec tous ceux qui veulent nous parler. Est-ce que cela va se faire pendant le Congrès ? Non, car nous manquons de temps et nous sommes trop loin de la campagne : nous ne savons même pas encore qui seront tous les candidats.. Un certain nombre de députés sont invités, mais il faut noter qu’avec les élections sénatoriales qui auront lieu le week-end suivant le Congrès, la présence politique sera un peu moins nombreuse que les autres années. En revanche, nous comptons sur la venue de la ministre de la Culture, et nous en sommes très heureux. Ce qui est sûr, c’est que nous nous inscrivons dans une défense absolue du modèle, et les neuf mois que nous venons de vivre montrent qu’il fonctionne : il permet de produire des films de la diversité, il est inclusif, il donne la parole à de jeunes auteurs… C’est également grâce à ce modèle, avec sa chronologie des médias qui protège les salles et le compte de soutien qui permet de financer leur rénovation et le maintien de leur qualité que nous avons le plus beau parc au monde.
Pour finir sur le Congrès lui-même, va-t-on y faire la fête cette année ?
On va faire autant la fête que d’habitude ! Certes, il n’y a pas de soirée le jeudi soir, mais ce n’est que partie remise. Deauville et Trouville regorgent de très bons restaurants et de boîtes de nuit à des prix très raisonnables pour ceux qui veulent danser jusqu’au bout de la nuit. Et grâce au soutien de notre nouveau partenaire Peugeot, nous maintenons la grande fête du mercredi soir sur le même modèle à succès que l’année dernière. Pour le reste, nous gardons la même structure, avec la table ronde le mercredi matin et la rencontre avec les pouvoirs publics l’après-midi. 76 exposants composent le salon et 30 distributeurs la journée des éditeurs, avec comme toujours un programme très riche et divers. Et comme l’année dernière, nous proposerons des cars pour ramener les congressistes à Paris en fin de journée jeudi. Quant à notre hommage à Isabelle Huppert, nous ne pourrions pas être plus heureux. C’est la première fois que nous honorons une personnalité uniquement comme actrice. La relation avec elle est exceptionnelle, elle est très heureuse de cet hommage et il y aura plein de surprises. J’invite tous les congressistes à assister à ce point central de notre Congrès mercredi à 19h30. Les salles de cinéma aiment les artistes, et leur rendre hommage est une façon de les remercier pour tous ces moments de bonheur qu’ils apportent à nos spectateurs.
Entretien publié dans le Boxoffice Pro du 21 septembre 2026
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