L’Italie s’achemine vers la création de son « CNC » 

Le Palazzo di Montecitorio à Rome, qui abrite la Chambre des députés © Luca Aless

En 2016, l’Italie réformait en profondeur le financement de son cinéma, en s’inspirant pour partie du modèle français. Dix ans plus tard, portée par une industrie audiovisuelle à 16,3 milliards d’euros et un cinéma national en forte croissance, la Camera dei Deputati s’oriente vers l’étape suivante : une agence publique autonome, un « CNC italien ».

Dans l’Italie de Giorgia Meloni, le projet d’un “CNC” indépendant est entré dans sa phase législative. Le 18 juin, le comité restreint chargé de rédiger un texte unifiant quatre propositions de loi s’est réuni au sein de la commission Culture de la Chambre des députés, présidée par Federico Mollicone (Fratelli d’Italia, la droite nationale au pouvoir). Le lendemain, le ministre de la Culture, Alessandro Giuli, signait les décrets sur le crédit d’impôt à la production et sur les contributions automatiques. La création d’une agence indépendante, chargée de piloter la politique du cinéma et de l’audiovisuel, s’impose désormais comme le centre de gravité du compromis. Le texte unifié est attendu en séance dans les prochaines semaines, et pourrait être adopté avant la pause estivale.

Un compromis qui traverse l’échiquier politique

La convergence est transpartisane, ce qui est rare. Quatre textes ont été déposés : par le Parti démocrate (PD, centre-gauche), par le Mouvement 5 étoiles (M5S, populiste, dans l’opposition), par Azione (centre libéral) et par Fratelli d’Italia (FdI). Les trois premiers prévoient explicitement un organisme public autonome, qui reprendrait les fonctions aujourd’hui exercées par la Direction générale Cinéma du ministère de la Culture (gestion du Fonds, crédit d’impôt, promotion, données, formation) et pourrait coordonner un pôle public avec Cinecittà et le Centro Sperimentale di Cinematografia. La proposition du parti de Giorgia Meloni, elle, s’en tient à des mesures correctives du système actuel, gardant une délégation au gouvernement. C’est désormais au rapporteur Gerolamo Cangiano (FdI) de faire la synthèse des propositions, et, si le nouveau concept vient surtout de l’opposition, la majorité n’en est pas moins convaincue de la nécessité d’un nouveau cadre règlementaire. 

La partie inspirée du modèle français déjà adoptée, avec succès

Ce n’est pas la première fois que l’Italie s’inspire du modèle français. La loi de 2016, votée sous un gouvernement de centre-gauche, avait déjà importé l’élément le plus distinctif du CNC : le financement du secteur par les recettes qu’il génère. Le Fonds cinéma italien est ainsi alimenté à 11 % des recettes d’IRES (impôt sur les sociétés) et de TVA encaissées l’année précédente sur la distribution, la projection, la télévision, l’accès internet et les télécoms. Un autofinancement de la filière, « sans nouvelle taxe », assorti d’un plancher légal (610 millions d’euros en 2026).
Le bilan plaide pour le dispositif. En salle, 2025 s’est clos à environ 496 millions d’euros et 68 millions d’entrées, un niveau stable, mais avec un cinéma national au plus haut depuis 2016 (32,7 % des recettes, 33,3 % des entrées). L’Italie est le seul marché européen dont la production nationale dépasse, en 2025, sa moyenne d’avant-pandémie 2017-2019, là où les autres grands marchés du continent restent en deçà.

Surtout, l’industrie audiovisuelle a changé d’échelle : avec 16,3 milliards d’euros de valeur en 2024 selon l’APA (Associazione Produttori Audiovisivi), elle est en hausse de 9 % sur un an et de 4,6 % par an en moyenne depuis 2018, au-dessus de la croissance du PIB. La filière attribue cette dynamique à la conjonction de la demande de contenus et du crédit d’impôt, dont elle chiffre l’effet de levier à près de 1 pour 3. La causalité appelle de la prudence, l’arrivée des plateformes mondiales depuis 2018 ayant largement contribué à la production de nouveaux contenus. Mais l’ordre de grandeur nourrit un argument désormais central : le modèle a fait ses preuves, reste à le sécuriser.

Le moteur, sans le châssis

Car l’Italie n’a importé que la philosophie, pas l’architecture. Le mécanisme n’est pas une taxe affectée détenue et gérée par un organisme autonome, comme en France, mais un paramètre budgétaire qui transite par le budget de l’État, donc exposé aux arbitrages : le Fonds cinéma est passé d’environ 696 millions d’euros en 2025 à 606 millions en 2026, et sa répartition annuelle relève de plus en plus du décret ministériel. Une agence autonome serait précisément le châssis qui protège la ressource.

L’enjeu n’est donc plus l’existence de l’agence, mais sa nature : quelle autonomie réelle, et selon quels critères seront nommés ses dirigeants et les commissions de sélection ? Sur ce point, l’opposition redoute que le parti au pouvoir continue d’orienter les nominations. Tant que le texte n’est pas écrit, la question reste ouverte : l’Italie va-t-elle compléter le modèle adopté à moitié en 2016, en sécurisant un moteur économique éprouvé, ou rebaptiser une direction ministérielle ? La réponse dira si l’expression de « CNC italien » mérite d’entrer dans le vocabulaire courant.

Le Palazzo di Montecitorio à Rome, qui abrite la Chambre des députés © Luca Aless

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