Financement : Rencontre avec Henri de Roquemaurel (BNP Paribas)

© Claire Jachymiak pour BNP Paribas

La banque qui aime le cinéma, et qui contribue chaque année au financement de près d’un film sur deux produits en France – avec pas moins de 33 productions sélectionnées au Festival de Cannes 2026 – reste également un fidèle partenaire de l’exploitation. À l’heure où les salles doivent relancer leurs investissements et faire l’objet d’une vague inédite de transmissions, le point avec Henri de Roquemaurel, directeur du pôle Image & Médias de BNP Paribas.

Quel regard portez-vous sur la santé financière du parc cinématographique français ?

De notre point de vue, ces cinq dernières années ont été particulièrement éprouvantes pour l’exploitation. Cette période trouble a commencé après une année 2019 record qui a masqué la disparition d’un studio, conséquence naturelle du rachat de la Fox par Disney. Puis se sont enchaînées la crise du Covid, la fermeture des cinémas – avec des mesures d’aide majeures auxquelles nous avons beaucoup contribué –, et la grève des scénaristes et des acteurs à Hollywood – qui a fortement impacté le secteur. En 2024, en France, les succès d’Un P’tit truc en plus, du Comte de Monte-Cristo et de L’Amour ouf ont en partie masqué le déficit d’offre américaine de qualité, qui a pourtant créé de multiples tensions de trésorerie. Nous avons rencontré des situations complexes et essayé d’aider tous nos exploitants, notamment en étalant des dettes, en rachetant des créances mais également en “syndiquant” auprès d’autres banques.

Vous voulez dire que BNP Paribas soutient les cinémas auprès d’autres établissements bancaires ?

Oui, tout à fait. Le secteur fait l’objet de publications quasi quotidiennes, et paradoxalement cet excès de communication le rend difficile à appréhender de l’extérieur, notamment par certaines banques qui ont du mal à “synthétiser” une confiance à long terme. En syndiquant auprès de nos confères, dans notre rôle de grande banque sectorielle, nous expliquons a structuration de la dette, le fonctionnement du marché le détail des investissements futurs, les enjeux environnementaux qui rejoignent des objectifs nationaux et européens… C’est un travail pédagogique.

Quels sont les gros enjeux du secteur pour les années à venir ?

En 2026, nous arrivons enfin à l’année du tournant, avec une fréquentation des salles solide et probablement plus stable, des films – comme Marsupilami et actuellement Michael – qui dépassent les espérances, un line-up clair et ambitieux jusqu’à 2028-2029. Maintenant, il va falloir reprendre le cycle des investissements qui ont été décalés en raison des tensions de trésorerie. Nous avons par exemple pris beaucoup de retard sur l’équipement en projecteurs laser. 

Quel accompagnement prévoyez-vous sur le terrain de la transmission des cinémas, qui apparaît comme un des grands enjeux dans les années à venir ?

L’exploitation est un métier de sociétés familiales, avec de très belles histoires, et une “vague” de transmissions attendue dans les cinq ans à venir. Qu’il s’agisse d’une transmission familiale ou d’une cession, notre rôle est d’assurer la continuité de ces cinémas, en trouvant la meilleure solution pour le cédant, en trouvant le bon repreneur, en le finançant. Mais pour cela, nous manquons de projets portés par les nouvelles générations. Par ailleurs, l’exploitation reste un métier encore très masculin. Sur ces deux points – la jeunesse et la parité –, BNP Paribas est prêt à donner des « coups de pouce », une démarche que nous pratiquons déjà beaucoup dans la production. Enfin, concernant un certain débat selon lequel le prix des salles serait trop élevé, car les valorisations n’ont pas toujours tenu compte de l’évolution du marché, la situation est en train de se corriger. Pour moi, le fond du problème n’est pas tant le prix que l’audace : il faut encourager les nouvelles générations à oser reprendre le flambeau.

Parmi les ressources dont peuvent disposer les cinémas, on observe un regain d’intérêt de grandes marques pour le cinéma. Est-ce un signal rassurant et une piste à creuser pour les exploitants ?

En effet, le retour de grandes marques – comme BYD, Peugeot, Chanel ou encore Kering avec Saint Laurent – est un signal extrêmement positif. Et cette attractivité du cinéma ne concerne pas uniquement la production ou les festivals ; elle s’applique aussi pleinement aux salles, qui ont un lien direct et privilégié avec le public. J’invite d’ailleurs les exploitants à explorer cette voie. Dans chaque région, il y a de grandes entreprises locales qui seraient certainement intéressées par des partenariats avec leur cinéma, dès lors que cela fait sens avec leur environnement et leur clientèle. Et ces entreprises, BNP Paribas les connaît aussi ; nous pouvons donc parfaitement faire le lien entre les exploitants et ces potentiels partenaires, en nous appuyant notamment sur l’exemple de notre Pathé BNP Paribas dans le quartier de l’Opéra à Paris. 

Vous citiez le rachat de la Fox par Disney. Quel regard portez-vous sur les mouvements de concentration en cours dans le cinéma, aux États-Unis comme en France ?

Concernant le rachat de Warner par Paramount, sa direction s’est engagée à maintenir un volume important de 30 longs métrages annuels et le Cinemacon a redonné de la couleur et des perspectives au marché. Ce qu’il faut surtout regarder, c’est le renforcement de nos acteurs européens et français, avec de grands studios très identifiés comme Pathé, Gaumont, UGC, SND, ou encore CGR à travers Apollo. Sans oublier les acteurs de taille intermédiaire de plus en plus puissants en distribution, comme Metropolitan, Le Pacte, Ad Vitam ou Pyramide, qui se sont consolidés et qui assureront une grande partie du box-office de demain.

L’entrée de Canal+ au capital d’UGC est également un signal positif ; qu’un acteur historique et majeur, qui connaît si bien les métiers du Cinéma, décide d’investir dans la salle et la production doit donner confiance à l’ensemble des exploitants. Pathé, qui a fait le choix d’accueillir un nouvel actionnaire [à savoir la famille Saadé, via sa holding Merit France, ndlr], il nous semble que le secteur doit y voir un signal extrêmement satisfaisant, notamment vu le nombre croissant d’entrées réalisées chaque année par ce groupe emblématique. Pathé et UGC sont véritablement les « faîtières » du cinéma français, actives dans les trois métiers : production, distribution et exploitation. C’est grâce à cette vision globale qu’ils fournissent à l’ensemble des salles un mix de grands films fédérateurs et de films de cinéastes ambitieux. Surtout, ils ont la capacité d’exporter et d’européaniser le savoir-faire cinématographique de la France, aujourd’hui le seul pays d’Europe à posséder une industrie aussi structurée. C’est précisément pour cela que BNP Paribas accompagne le Cinéma, avec l’objectif de participer à son rayonnement international. 

Propos recueillis par Aysegül Algan

© Claire Jachymiak pour BNP Paribas

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