L’inquiétante érosion des films “du milieu”

La Femme la plus riche du monde de Thierry Klifa n’est pas le film le plus cher du monde : avec un budget de moins de 5 M€, il a rassemblé plus de 910 000 spectateurs depuis sa sortie en octobre 2025. © Haut et Court

Malgré l’apparente stabilité de l’étude publiée par le CNC, certaines tendances préoccupent les syndicats de producteurs, à l’image du péril entourant la pérennité des longs métrages au budget entre 4 et 7 millions d’euros.

Le constat est unanime pour l’Union des producteurs de cinéma (UPC) et le Syndicat des producteurs indépendants (SPI) : la polarisation s’accentue dans la production des films d’initiative française (FIF). D’un côté, les œuvres au budget inférieur à 4 millions d’euros (M€) bénéficient des clauses de diversité ; de l’autre, les titres plus ambitieux au budget supérieur à 7 M€ captent une grande proportion des financements. Au centre, les films “du milieu” se retrouvent dans une position de plus en plus délicate, avec un nombre d’agréments en baisse ces dernières années. « Ils représentent pourtant la majorité de l’offre cinématographique française et se révèlent essentiels pour le box-office, avec en moyenne 300 000 entrées par film », souligne Marc Missonnier, président de l’UPC. 

La menace qui pèse sur le cœur battant de la production tricolore résulte notamment d’un fléchage inégal des investissements entre les projets. En témoignent les services de médias audiovisuels à la demande (SMAD, comme Netflix ou Disney+), qui « représentent une part non négligeable du financement des films mais se concentrent surtout sur les projets à gros budget et ne couvrent pas la totalité du spectre de la production », note Marion Golléty, déléguée cinéma du SPI. Malgré une forme de relais, les apports des plateformes « ne compensent pas » la baisse structurelle des investissements des chaînes de télévision. 

Sous tension

Chez les producteurs indépendants, la situation se tend : contraints de trouver d’autres sources de financement, ils mobilisent leurs fonds de soutien de manière intensive. Mais cette réserve n’est pas inépuisable. « On arrive à l’os, prévient Marc Missonnier. Aujourd’hui, très rares sont les films pour lesquels le producteur ne prend pas un risque financier majeur, qui l’empêche de se constituer des “couloirs de recettes” sécurisés. » Outre la survie des structures indépendantes, cette précarité économique a des conséquences directes sur la création, notamment le recul du nombre de jours de tournage, comme l’avait déjà montré l’étude présentée par l’UPC aux dernières Rencontres de l’ARP. « Les films continuent à se faire, mais dans des conditions plus difficiles », relève Marion Golléty.

« Plus généralement, et pour éviter que cette tendance conjoncturelle ne devienne structurelle, il faudrait que la nouvelle génération d’accords avec les diffuseurs intègre des clauses “volume” et de diversité renforcées afin d’assurer une meilleure répartition des ressources », estime la déléguée cinéma du SPI. Elle espère qu’après un cru 2025 « atypique », en 2026, avec « la montée en charge prévue par l’accord des investissements du groupe Canal et du nombre de films préachetés, la situation soit moins tendue pour la production indépendante ».

Marc Missonnier se montre optimiste pour l’exercice en cours, porté par un cinéma français riche d’œuvres de qualité pour tous les publics. « Tant que la salle est préservée, il y aura toujours des films. Et si les entrées remontent, cela incitera sans doute les distributeurs à réinvestir davantage. » La vigilance sera accrue en 2027, notamment en raison des échéances électorales, les représentants des producteurs espérant une issue favorable qui ne viendrait pas compromettre « notre écosystème et ses piliers, qui en font l’un des garants de la souveraineté culturelle française ».

Article publié dans le Boxoffice Pro du 1er avril 2026

La Femme la plus riche du monde de Thierry Klifa n’est pas le film le plus cher du monde : avec un budget de moins de 5 M€, il a rassemblé plus de 910 000 spectateurs depuis sa sortie en octobre 2025. © Haut et Court

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