Une semaine après la publication d’un texte critique envers Vincent Bolloré, la chaîne cryptée a annoncé ne plus vouloir travailler avec les professionnels du cinéma signataires. Un choix que « regrette » Gaëtan Bruel, président du CNC. Récit chronologique des derniers événements.
[mis à jour le 22 mai]
Si les films cannois brillent sur grand écran, en coulisses, financiers et artistes ont vécu une première semaine de Festival plus agitée. La raison ? La parution, le 11 mai dernier sur Libération, d’une tribune dans laquelle plus de 600 professionnels – producteurs, exploitants, distributeurs, techniciens, acteurs… signataires à titre individuel – dénoncent « l’emprise grandissante » de Vincent Bolloré sur le secteur, s’opposant, entre autres, à la future prise de contrôle d’UGC en 2028. « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. » Conscients de dépendre, à des degrés divers, pour leurs projets comme leur salaire, « de l’argent de Vincent Bolloré », les signataires veulent « sortir ensemble du silence imposé insidieusement à notre secteur. Construisons ensemble un mouvement capable de défendre notre indépendance et la possibilité de créer, de diffuser et de programmer librement, comme certain·es s’emploient déjà à le faire ».
Une « injustice » pour Canal+
Depuis cette tribune, la fronde « Zapper Bolloré » s’est notamment manifestée à Cannes par une grève des applaudissements à l’apparition à l’écran du logo Canal+, dont le milliardaire est actionnaire majoritaire. Le 17 mai, la chaîne cryptée est finalement sortie de son silence, par la voie de son directeur général. « J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, et dans toute la diversité de ses choix », a déclaré Maxime Saada, cité par Le Film français, lors d’un brunch avec des producteurs. « En conséquence, je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune. Si certains en viennent à qualifier Canal+ de “crypto-fasciste”, alors je ne peux pas accepter de collaborer avec eux : la limite est là. »
Face à cette contre-attaque, le collectif « Zapper Bolloré » a dénoncé, dans un communiqué relayé par Libération, « des méthodes d’intimidation dignes de Vincent Bolloré », soulignant que la tribune « n’a jamais désigné que ce dernier, sans incriminer les équipes de Canal + ». Pour le collectif, « cette menace confirme cependant nos craintes : pouvons-nous encore croire à l’indépendance de Canal + vis-à-vis du milliardaire d’extrême droite, contre lequel il est désormais officiellement impossible de s’exprimer ? ». Dans la foulée, près de 3 000 signataires se sont ajoutés à la tribune, dont des grands noms internationaux comme Javier Bardem, Aki Kaurismäki, Yórgos Lánthimos, Mark Ruffalo ou Ken Loach.
Le CNC veut calmer le jeu
Interrogé le 18 mai sur les ondes de France Inter, Gaëtan Bruel a estimé que « sur le plan de la liberté d’expression », la réaction de Maxime Saada « pose question, le droit à la critique faisant partie de ce principe fondamental ». Regrettant une décision qui « aggrave les clivages au lieu de rassembler », le président du CNC a toutefois « du mal à croire que ce soit autre chose qu’une réaction à chaud », assurant ne pas avoir « de doute sur l’intention de Canal », qui reste « le premier soutien privé de la plus grande diversité du cinéma français ». Concernant la teneur de la tribune, Gaëtan Bruel a indiqué « respecter la démarche » des signataires, « mais je ne me retrouve pas dans les faits qu’ils avancent ». Et d’alerter que, dans le contexte actuel, « on a le droit d’exprimer des inquiétudes sur l’avenir mais il faut rester précis sur les faits et faire attention aux prophéties autoréalisatrices ».
Appels à la médiation
Première organisation professionnelle à prendre publiquement la parole en son nom, la Société des réalisateurs de films a rappelé, dans un communiqué, « qu’elle est et sera toujours solidaire des cinéastes et de tous les autres acteurs de la filière qui expriment librement leur opinion et leurs inquiétudes légitimes et qu’elle condamne et condamnera toute mise à l’écart qui en résulterait ». Pour la SRF, Canal+ a « toujours veillé à la liberté et à l’indépendance de la création et nous souhaitons qu’il en soit encore de même dans les années à venir ». L’organisation se propose ainsi d’organiser une médiation entre les cinéastes signataires qui le souhaiteraient et les équipes cinéma de Canal, « afin d’échanger très rapidement sur leurs inquiétudes et de rétablir une confiance qui permette à tous de travailler sereinement ».
Mardi 19 mai, le débat a animé la session des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. « La place majeure de cette entreprise [Canal+] dans le cinéma lui donne une voix qui compte. Je regrette que la réponse, disproportionnée à tout le moins, apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées, les avive », a déclaré la ministre de la Culture. Pour Catherine Pégard, il ne faut pas alimenter « les polémiques qui fragilisent [le cinéma français] en attaquant, semaine après semaine, ses différents piliers accusés d’être au service d’idéologies politiques », souhaitant que « la raison et le dialogue puissent l’emporter sur les menaces ».
Le jeudi 21 mai, alors que la tribune revendique désormais plus de 2 800 signataires, le Syndicat de producteurs indépendants (SPI), a réagi à son tour par communiqué : « L’éviction des signataires de la tribune “Zappons Bolloré” des projets financés par Canal+ constituerait une mesure de rétorsion que nous ne pouvons accepter ». Le SPI entend défendre la liberté d’expression, tout en affirmant que « Canal+ est un pilier du cinéma français (…)y compris dans sa dimension la plus diverse, la plus singulière, la plus exigeante ». Les producteurs indépendants en appellent eux aussi Canal+ au dialogue, précisant que « si nous devions par ailleurs être confrontés à des tentatives de censure ou d’ingérence idéologique, nous les dénoncerions immédiatement ».


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