Rencontre avec Tristan Dominguez – Docteur en Sciences de l’information et de la communication

L’omniprésence des multiplexes dans le paysage cinématographique ferait presque oublier leur apparition il y a à peine 30 ans. S’ils ont accompagné la remontée de la fréquentation dans les années 1990, pour en devenir les principaux réservoirs d’entrées, la crise qu’ils traversent depuis 2020 questionne leur modèle, et incite plusieurs exploitants à revoir leurs plans. C’est dans ce contexte que Tristan Dominguez a publié, fin 2025, L’Ère des multiplexes (éd. L’Harmattan), suite à sa thèse sur le même sujet soutenue en 2023 qui « engage une réflexion sur l’évolution de la cinéphilie et de notre rapport au cinéma».

Pourquoi avoir porté votre étude sur les multiplexes ?

J’ai commencé à m’intéresser aux salles de cinéma lors de mon master en sociologie, durant lequel j’ai réalisé un mémoire sur l’exploitation à Bordeaux. À la suite de cette expérience, j’ai fait un stage au CNC, période durant laquelle j’ai rencontré Laurent Creton, qui est par la suite devenu mon directeur de thèse. J’ai alors remarqué un espace vacant dans la recherche autour des multiplexes : les études existantes étaient très factuelles et manquaient de profondeur théorique. J’ai donc voulu combler ce vide avec ma thèse, que j’ai entamée en 2019.

D’où vient ce manque dans le champ universitaire ?

On peut avancer deux explications. D’une part, les universitaires sont, par leur sociologie, plus proches des salles art et essai. D’autre part, les multiplexes sont majoritairement détenus par de grands groupes, souvent assez peu bavards sur leurs pratiques et leurs stratégies. Cela représente un frein évident pour les chercheurs, alors que les exploitants art et essai sont davantage enclins à échanger, notamment avec des universitaires.

Pourquoi le multiplexe a été si complexe à définir ?

Sa définition s’est stabilisée en 2010, donc assez tardivement par rapport à l’ouverture du premier établissement de ce type en 1993 [le Pathé Grand Ciel à La Valette-du-Var, fermé en 2016, ndlr.]. En effet, dans les années 90 régnait, dans un premier temps, ce que j’appelle le flou : nous ne savions pas ce qu’était un multiplexe, mais nous comprenions que quelque chose était en train de se passer car, à l’international, l’exploitation se transformait, notamment en investissant les périphéries. Et cela portait ses fruits. L’arrivée de cette stratégie en France a suscité son lot de réactions, particulièrement de la part des petits réseaux et des exploitants de centre-ville. Je ne parle alors plus de flou, mais de loup. Ils ont réalisé de nombreuses pétitions où apparaît le terme “multiplexe”, le désignant comme un danger dirigé contre les centre villes en dévitalisation et la diversité culturelle. 

En 1995, une lettre adressée à Philippe Douste-Blazy [à l’époque ministre de la Culture, ndlr.] a qualifié le multiplexe de “porte-avion” du cinéma américain, ce qui a interpellé les médias nationaux et les politiques. En 1996 un amendement est porté et soumet la construction des multiplexes, défini comme tout établissement doté d’au moins 2000 fauteuils d’obtenir une autorisation administrative. Comme plusieurs établissements ont été construits juste en dessous de cette limite, le seuil a progressivement été abaissé jusqu’à 300 fauteuils en 2003, mais cela n’avait alors plus grand sens de parler de multiplexe. Nous sommes donc revenus dans le flou jusqu’en 2010, date à laquelle le médiateur du cinéma a imposé des engagements de programmation aux multiplexes, défini cette fois comme possédant huit écrans ou plus.

La stratégie du multiplexe a, depuis ses débuts, été axée sur une montée en gamme

Les multiplexes ont certes été affiliés à une certaine hégémonie du cinéma américain, mais c’est pourtant chez eux que performent de nombreux titres français…

C’est en effet un aspect peu présent dans le débat public, qui tend à caricaturer le multiplexe et ses publics. Or, on y trouve aussi bien des occasionnels, attirés par les blockbusters américains ou les gros films français, que des spectateurs plus réguliers. L’UGC Ciné Cité Les Halles, bien qu’atypique, en est l’archétype : des personnes y vont tous les jours car, avec 27 salles, un nombre considérable de films y est programmé. Ainsi, les multiplexes ont contribué à faire émerger trois grandes catégories de longs métrages : les blockbusters américains – en particulier les films de super-héros –, les films de banlieue – notamment du fait de l’installation des cinémas en banlieue – et les comédies régionales – comme Bienvenue chez les Ch’tis.

Aujourd’hui, les multiplexes accusent particulièrement le coup de la baisse de la fréquentation. Est-ce que ce recul n’est que conjoncturel, ou structurel ?

Il faut nuancer un point : en 2025, les multiplexes représentent 12 % des établissements pour 56 % des entrées. Cette part dans la fréquentation grimpait à 60 % dans les années 2010 ; il y a certes une baisse, mais pas un effondrement, et je ne pense pas que l’on assiste à la fin du modèle. Il y a peut-être quelque chose à regarder du côté des “petits” cinémas des circuits, dont les entrées baissent au profit d’autres cinémas environnants réalisant un travail de proximité, sans doute plus en accord avec les attentes du public. Ce qui est certain, c’est que les multiplexes restent très dépendants des grandes productions américaines et françaises. Et avec ce qui se passe à Hollywood, on peut se demander s’ils seront aussi bien servis que durant la décennie 2010, qui était très particulière.

La vague de premiumisation observée depuis plusieurs années peut-elle contribuer à un regain de la fréquentation ?

Les salles premium ne font que 5 % des entrées, mais il ne faut pas oublier que la stratégie du multiplexe a toujours été axée sur une montée en gamme. Pour donner un ordre d’idée, l’espace du fauteuil dans la salle était auparavant calibré autour de 0,6 m². Avec les multiplexes, il est passé à 1 m². De même, les multiplexes ont agrandi les halls des établissements jusqu’à 1 800 m². Donc finalement, les salles premium ne sont que la partie émergée de tout ce renouvellement du parc qui a entraîné tous les cinémas, même les non-multiplexes.

Entretien paru dans notre Boxoffice Pro du 4 février 2026

Les News