Rencontre avec Éric Miot et Sabine Putorti (Groupe Répertoire de l’AFCAE)

Eric Miot et Sabine Putorti ©AFCAE

Du 25 au 27 mars, les Rencontres nationales Art et Essai Répertoire s’installent à Tours pour une 25e édition. Éric Miot et Sabine Putorti, responsables du groupe Répertoire de l’AFCAE, détaillent leurs ambitions à travers cet événement militant, qui s’attache à montrer que le patrimoine en salles est bien vivant.

Après Strasbourg en 2024 et Agen en 2025, les Rencontres s’établissent cette année à Tours. Pourquoi ce choix ?

Éric Miot : Nous organisons chaque année un appel à candidature. Parmi les six que nous avons reçues – signe d’un enthousiasme pour le répertoire –, Tours a été retenue, notamment pour le travail des Studios sur le patrimoine et sa situation géographique.

Justement, concernant le programme, y a-t-il une tendance qui relie les huit films ?

E.M. : Il nous semblait important que la sélection témoigne d’une diversité géographique : voyager de l’Amérique latine au Japon en passant par l’Europe, l’Australie… Nous voyageons aussi dans le temps, de 1949 à 1981, afin de refléter les époques.

Sabine Putorti : Nous avons aussi sélectionné deux réalisatrices, Anja Breien et Elaine May, dans un souci de faire émerger des femmes laissées de côté par l’Histoire du cinéma. Nous mettons également en avant de grands classiques comme Riz amer de Giuseppe De Santis ou L’Homme qui voulut être roi de John Huston, sans oublier des perles rares comme La Persécution d’Anja Breien et Bye Bye Brasil de Carlos Diegues. Nous cherchons un équilibre éditorial, tout en jouant avec les contraintes de programmation qui nous empêchent d’intégrer l’ensemble des distributeurs.

En plus de la présentation de la prochaine édition du festival Play it Again !, vous intégrez pour la première fois une présentation du Marché international du film classique (MIFC). D’où vient cette nouveauté ?

E.M. : Depuis plusieurs années, nous organisons un rendez-vous au MIFC en collaboration avec l’ADRC. C’est un moment important pour nous qui mérite d’être mieux exposé, d’où sa présentation lors des Rencontres. Cela permet également de mieux marquer les deux temps forts annuels du groupe Répertoire, se déroulant à six mois d’intervalle.

Enchaîner L’Attentat d’Yves Boisset avec la rencontre sur le cinéma politique des années 1970 n’est pas anodin. Pourquoi se pencher sur ce sujet ?

S.P. : D’une certaine manière, nous prolongeons la réflexion entamée l’année dernière sur notre manière de regarder les films d’hier avec les yeux d’aujourd’hui. Lors de notre revisionnage des films d’Yves Boisset [décédé il y a pile un an, ndlr.], nous avons été frappés par la tonalité de ce cinéma français de cette époque, que nous avions probablement oubliée. Cela nous a poussés à réinterroger ces films en les mettant en perspective avec le présent, notre actualité, nos réflexions et notre regard sur le répertoire.

E.M. : Et, à l’époque, le public avait une réelle appétence pour ce cinéma engagé : les films de Costa Gavras ou d’Yves Boisset faisaient beaucoup d’entrées ! Cette année, les Rencontres se tiennent peu après les élections municipales, dans un moment où, plus que jamais, la société parle de politique. Il semble donc intéressant d’étudier la place du cinéma dans un tel contexte.

Est-ce que la table ronde “Cinéma de répertoire : parent pauvre du mouvement Art et Essai ?” part d’un constat sur une diffusion de plus en plus marginalisée de ces films ?

E.M. : Il n’y a pas de désintérêt pour le répertoire ; les projections fonctionnent souvent bien, voire très bien, mais les exploitants ont de plus en plus de mal à leur trouver une place en raison du nombre conséquent de sorties chaque semaine. Les séances demandent un investissement important en amont ; il nous faut réfléchir à la manière de mieux les valoriser, notamment dans le classement Art et Essai, à l’image de celles de films Recherche et Découverte qui bénéficient désormais d’une majoration. Car le patrimoine est indispensable dans la construction de la cinéphilie du public et de l’identité des cinémas, et les exploitants ne doivent pas se décourager. 

S.P. : Ce moment s’inscrit également dans le militantisme de ces Rencontres : nous incitons l’ensemble des salles du réseau à programmer davantage de répertoire, mais alertons aussi sur la manière dont il est considéré. Par exemple, dans les comités de pilotage des dispositifs d’éducation à l’image où nous devons toujours négocier sa place. L’avantage est que cela nous incite à innover dans notre manière de proposer du patrimoine aux jeunes – si tant est qu’on ait suffisamment de crédits à disposition, notamment du pass Culture. Le répertoire ne doit pas être isolé, il doit irriguer tous les dispositifs, de Ma classe au cinéma, en passant par Ambassadeurs jeunes ou encore au Comité 15-25, pour prouver sa vitalité.

Parmi les autres temps forts des Rencontres, les ateliers sont, pour la plupart, axés sur l’animation et la médiation. Est-ce que, plus que jamais, c’est par ce biais que le cinéma de répertoire peut exister en salles ?

E.M. : Cela dépend des titres, mais en grande majorité, il faut incarner la séance de répertoire. C’est d’ailleurs ce qui fait peur à certains exploitants et que nous essayons de décomplexer : il n’est pas nécessaire d’être un historien du cinéma pour animer une projection, une petite présentation suffit, voire un quizz. À travers ses outils, le groupe Répertoire montre qu’il y a maintes façons d’aborder le répertoire face à des spectateurs qui sont demandeurs.

S.P. : Il s’agit aussi de désacraliser cette séance qui peut être tout autant sérieuse que ludique. Nous aborderons également l’échange avec les spectateurs, notamment via la question des ciné-clubs qui redevient presque une mode, tout en étant un peu fourre-tout. Dans tous les cas, nous constatons que la régularité du rendez-vous est très importante pour fidéliser le public.

Un autre atelier questionnera le répertoire dans les territoires. Et-ce qu’aujourd’hui le patrimoine concerne toute la France, ou est davantage affaire d’une cinéphilie des grandes villes ?

E.M. : Il y a de l’envie partout, et le groupe Répertoire incarne cette diversité qui est une des constituantes de l’exception française. Mais il ne faut pas non plus idéaliser la réalité : nous constatons une inégalité entre les régions, et le travail des associations territoriales est essentiel pour tenter d’y pallier. D’où notre atelier, qui coïncide avec le début d’une réflexion avec le groupe des Associations territoriales de l’AFCAE, afin de répartir au mieux la diffusion des films classiques et répondre à l’intérêt du public.

Il y a donc toujours une ferveur pour le cinéma de patrimoine ?

S.P. : Il y a un engouement pour les salles incarnées. Le public vient dans nos cinémas pour trouver de l’humain, du vivant, et le répertoire crée une émotion tout à fait particulière car il fait voyager les spectateurs dans le temps. Pour les jeunes particulièrement, vivre cette expérience constitue un moment très fort : ils s’émerveillent de découvrir à l’écran un film des années 1970, rempli d’éléments qui n’existent plus aujourd’hui. Je pense que ce décalage temporel est précieux et témoigne d’une Histoire du cinéma qui s’enrichit chaque année, preuve qu’il s’agit d’une archive vivante.

Eric Miot et Sabine Putorti ©AFCAE

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