Rencontre avec Antoine Mesnier – Directeur général de CinéConseil

© Isabelle Nègre pour Boxoffice Pro

Un marché chahuté, des projets de plus en plus longs à concrétiser, des coûts de construction en hausse mais un maillage cinématographique français loin d’être saturé : le directeur général du cabinet CinéConseil décrypte les nouvelles conditions de faisabilité des projets de cinémas. 

Quel regard portez-vous sur l’année écoulée ?

Je considère que 2025 était un accident et qu’elle ne reflète pas une situation normale. C’est bien sûr la conséquence d’un déficit d’offre de films porteurs, mais sans doute aussi d’un climat d’incertitude national comme international. Toutefois, nous sommes obligés de considérer, dans cette période post-Covid, les quelque 180 millions d’entrées réalisées en 2023 et 2024 comme une nouvelle norme, sur laquelle nous basons dorénavant nos études, sans pour autant représenter un plafond de verre. Le marché est certes perturbé, mais il conserve sans aucun doute un potentiel de croissance, et les projets que nous accompagnons restent totalement légitimes et contributifs : ils apporteront de la fréquentation grâce à une meilleure exposition des films et une plus grande diversité de programmation.

Justement, en parlant de projets, quelles sont les tendances de ces derniers mois ? 

Tout d’abord, la majorité des projets sont soit des remplacements d’anciens équipements, soit des extensions de l’existant. Pour les projets privés, il y a encore dix ans, les exploitants souhaitaient “faire grand” tout de suite, aujourd’hui on rationalise. Nous travaillons majoritairement sur des projets de petite et moyenne taille, soit des formats de 4 à 6 salles, à l’instar de Cinéville à Beaupréau-en-Mauges, du Quai des Lumières à Frontignan ou du Cube de Daniel Benedittini à Bastia. C’est le projet de base, en prévoyant si besoin l’extension possible pour pour tard. Cela permet de consolider l’activité et de rembourser une partie importante avant de réengager des frais pour agrandir. L’autre tendance concerne les salles de proximité, souvent municipales ou associatives, avec des mono-écrans qui se transforment en deux ou trois salles. Nous observons aussi une singularisation des projets : il y a eu, pendant longtemps, la volonté d’améliorer l’offre de salles en l’homogénéisant ; aujourd’hui, les cinémas misent plus sur la personnalisation, que ce soit via le premium technologique ou l’esthétique et le confort des salles, comme la famille Merle avec l’Élysées Lincoln à Paris ou Régis Faure à Montceau-les-Mines. Enfin, il y a les cinémas tiers lieux, comme le CiNey à Paris ou le cinéma en construction à Guipry-Messac. Mais tous les projets cités ont un point commun : le temps long pour se concrétiser.

Beaucoup de villes n’ont pas été ré-équipées et s’appuient sur des cinémas vieillissants, alors qu’elles ont un réel potentiel de fréquentation

Pour quelles raisons ?

Principalement financières. Construire un cinéma coûte de plus en plus cher, sachant que les coûts d’exploitation ont également augmenté. Le principal frein de la majorité des projets n’est pas la concurrence, même si elle peut bien sûr jouer, en particulier dans les grandes agglomérations. Un projet peut être financé à 85 % mais s’éterniser car l’exploitant n’aura pas les capacités d’investir les 15 % restants. En tant que cabinet de conseil, cela nous amène à avoir une intervention plus large et à être créatif, notamment avec des collectivités qui n’ont plus autant de moyens qu’avant. Par exemple, à Flers (Orne), nous avons accompagné la famille Le Goffe dans l’achat du terrain mais aussi dans la recherche de financements et les modalités de paiements, ce qui a impliqué un travail collaboratif avec l’intercommunalité Flers Agglo. La question du foncier est primordiale, comme à Sanary-sur-Mer (Var) où la famille Viale, faute d’avoir pu créer un nouveau cinéma ailleurs, restructure son mono-écran actuel en deux salles, avec des contraintes architecturales – notamment une façade classée – qui gonflent le budget. Tous ces projets bénéficient d’un fort soutien politique, mais avec la priorité d’ériger un lieu de vie, créateur de lien social, d’animation et de revitalisation du centre ville. La recherche de la fréquentation optimale n’est plus le critère principal, ce qui rend également les projets plus coûteux, et donc plus difficiles à financer malgré leur légitimité.

Il n’y a donc pas encore de saturation du maillage territorial ?

Beaucoup de villes petites et moyennes n’ont pas été ré-équipées et s’appuient sur des cinémas vieillissants, alors qu’elles ont toutes un réel potentiel de fréquentation. Il y a encore de la place pour créer des outils modernes, à l’image du récent Grand Écran de 5 salles à Fontenay-le-Comte (Vendée), qui a succédé à l’ancien Renaissance de 3 écrans. Trop de disparités persistent, entre certaines agglomérations avec des équipements récents de grande dimension et des zones sous équipées, comme Bastia ou Flers qui ont chacune un potentiel de quelque 100 000 entrées supplémentaires sans impacter la concurrence. Le maillage territorial est donc loin d’être figé. Le problème est bien sûr le coût de cette modernisation de l’équipement en regard des marges de progression envisageables.

Enfin, un mot sur les élections municipales de mars prochain. Sont-elles un point de vigilance ? 

Pour un projet en cours, c’est forcément un point d’interrogation car s’il n’est pas concrétisé avant, qu’en sera-t-il en cas de changement de mairie ? Quid également des subventions pour les cinémas privés existants ? Et du fonctionnement des salles municipales ? La question financière reste centrale. Mais s’ajoute actuellement une tension plus politique, voire idéologique. Les critiques que l’on peut entendre, principalement de l’extrême droite, se concentrent sur le CNC et visent avant tout la production, avec la création et la représentation de la diversité dans le viseur. Les cinémas ont jusqu’à présent une image plus consensuelle, quelque soit la couleur politique locale. Ils ne sont pas les premiers visés par ces attaques, mais ils en subiront les conséquences négatives à plus ou moins long terme. Que se passera-t-il avec une mairie RN ? Les risques de censure, directe ou indirecte, existent. Or la diversité de programmation est une qualité majeure du réseau de cinémas français, qui contribue ainsi au « vivre ensemble ». Il faut rester vigilant, surtout avec l’élection présidentielle de 2027, davantage décisive sur ces sujets.

Entretien paru dans notre Boxoffice Pro du 4 février 2026

© Isabelle Nègre pour Boxoffice Pro

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