Rencontre avec Olivier Nakache et Éric Toledano

@ Manuel Moutier

C’est ce que l’on appelle une valeur sûre du cinéma français. Le duo “Toledano et Nakache” est de retour avec Juste une illusion, un film générationnel qu’ils partagent avec générosité, et un certain sentiment d’urgence.

Juste une illusion marque votre cinquième collaboration avec Gaumont, depuis Intouchables en 2011. Qu’est-ce qui nourrit cette fidélité ?

Éric Toledano : La fidélité en général fait partie de notre façon de faire les choses. À commencer par celle que nous avons l’un envers l’autre, Olivier et moi, mais également envers notre producteur Nicolas Duval et Quad, avec lesquels nous avons fait nos neuf films. Mais il y a aussi une fidélité quand on s’entend bien avec des équipes, ce qui est le cas avec Gaumont, qui nous a déjà accompagnés dans l’expérience hors-dimensionnelle de Intouchables, au national comme à l’international. On se connaît, on sait comment les uns et les autres travaillent et on sait que, quelque soit la hauteur du film, l’expérience sera heureuse.

Nous vous attendions d’ailleurs sur votre mois fétiche d’octobre 2026. Pourquoi cette sortie “anticipée” sur le 15 avril ?

Olivier Nakache : Nous avons en effet beaucoup de réflexes fétichistes, comme celui de toujours organiser une projection test au Grand Mercure d’Elbeuf, chez Richard Patry. Ce que nous avons fait avec Juste une illusion début janvier, et il s’y est passé quelque chose : tout comme la nécessité que nous avions ressenti avec Éric de tourner ce film à ce moment-là dans nos vies, nous avons cette fois éprouvé une forme d’urgence à ne pas le quitter à la fin du montage et à l’accompagner immédiatement vers sa sortie. Nous avons donc convoqué une réunion avec nos amis de Gaumont pour leur dire que nous souhaitions déroger à notre “règle du mois d’octobre”. Et ils nous ont répondu : « Comme vous aimez faire des tournées et aller à la rencontre des exploitants, il y a le 15 avril. » 

Manuel Moutier © 2026 ADNP – Ten Cinema – Gaumont – TF1 Films Production – Quad+Ten

D’où vous vient ce goût particulier pour les tournées ? 

Olivier Nakache : C’est un moment particulier où notre film est encore… “à nous”. On vient le prêter puis on le reprend ; et à un moment donné, on va passer notre bébé à ces maillons capitaux de la chaîne : les exploitants qui travaillent notre film auprès de leur public qu’ils connaissent. Nous avons noué des relations très fortes avec certains d’entre eux et nous adorons ce moment, qui nous permet à la fois d’augmenter notre taux de cholestérol… et de prendre le pouls de la salle de cinéma. Avec Éric, nous écrivons, tournons et montons nos films uniquement en pensant aux gens qui le verront dans une salle de cinéma. Nous ne serons jamais rassasiés de cette drogue-là qui est de les entendre rire. C’est un moment privilégié dont nous voulons profiter à fond. 

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Au-delà de la dimension autobiographique, qu’est-ce que la France des années 1980 ressuscitée dans Juste une illusion dit à la France d’aujourd’hui ?

Éric Toledano : Elle dit qu’on a perdu une part de notre commun et qu’il y a une archipélisation de la société, où chacun a son écran, ses goûts, sa data qui lui conseille des choses qui nous font de plus en plus respirer notre propre odeur. Et la polarisation est devenue si douloureuse aujourd’hui que les gens ne se voient plus comme des adversaires mais des ennemis, délitant le terrain de la discussion et donc de la démocratie. L’idée de Juste une illusion n’est pas celle, passéiste et nostalgique, d’un « C’était mieux avant ». Chaque époque a ses peurs “totems”, ses guerres, ses attentats, ses virus. Ce qui a changé, ce ne sont pas les problèmes, mais la façon de les aborder, en exaltant beaucoup plus nos différences que ce que nous avons en commun.

Et la place de la salle de cinéma dans tout ça ?

Éric Toledano : Avec Olivier, nous avons une grande passion pour cet endroit-là. Et encore plus aujourd’hui, car dans une société qui s’individualise, il reste un des rares endroits où on se mélange, où il y a du débat, où on discute, où on est ému, où on se marre à côté de gens que l’on ne connaît pas. Par contre, j’ai une petite allergie pour ceux qui allument leurs téléphones dans les salles… La luminosité et l’absence de concentration me gênent. 

D’ailleurs, le film raconte également un monde numérique en émergence, et tout un autre sur le point de disparaître… 

Éric Toledano : Il raconte notamment un monde dans lequel une copine pouvait venir à la maison alors sans prévenir. Même les surprises sont d’un charme désuet dont le monde d’aujourd’hui, où l’on meurt un peu de prévisibilité. Mais au fond, même les couleurs, la texture et la bande son de nos vies ont changé, au fond, rien n’a changé : on se pose toujours des questions existentielles et on tombe toujours amoureux. 

Manuel Moutier © 2026 ADNP – Ten Cinema – Gaumont – TF1 Films Production – Quad+Ten

Depuis 20 ans, vous réalisez des longs métrages et autant de succès, au rythme d’un tous les deux-trois ans. Mais est-ce que, comme dirait l’oncle Ben de Spider-Man, avec de grands pouvoirs… arrivent également de grandes responsabilités ?

Éric Toledano : Notre succès avec Intouchables a été un brin déraisonnable. À partir de ce moment-là, nous avions une forme d’obligation morale de nous investir pour que tout le monde puisse faire ou continuer à faire des films. Et pour nous qui avons eu la chance de voyager dans des dizaines de pays, je peux vous assurer que le “modèle vertueux” français n’est pas juste une formule, mais une réalité pour laquelle il faut se battre. Je me suis moi-même investi à un moment à l’Académie des César, et suis très heureux et très fier de voir que cette célébration du cinéma français ait retrouvé sa grandeur après les tourbillons qu’elle a pu connaître. Olivier s’est investi en tant que vice-président de L’ARP. Tout le monde qui a profité de ce système doit, à un moment, faire sa part et être garant de sa diversité et de sa pérennité.

Olivier Nakache : Tous les deux mois, on annonce la mort du cinéma. À chaque fois, c’est une bataille, et heureusement, à chaque fois, il y a des gens qui luttent pour réguler tout ça et que tout ça tient… Et puis, il y a un miracle : un film – quel qu’il soit – qui fait cinq, sept, voire dix millions d’entrées, et qui offre une belle bouffée d’oxygène, à tous. Il y a deux ans, nous avions été très attristés par “la mort” de l’UGC Normandie sur les Champs. Le 13 mars dernier, nous inaugurons le sublime Véo Cartoucherie à Toulouse, ; bientôt, nous serons au Alice Guy de Bobigny… Bref, tous ces cinémas que nous voyons naître et fleurir, c’est un magnifique espoir pour nous.

On ne peut pas vous quitter sans vous demander vos prochains projets !

Olivier Nakache : Il y en a toujours mais là, nous voulons vivre à fond la sortie de Juste une illusion. Et dès le 16 avril au matin, nous allons nous remettre au travail. 

Éric Toledano : Mais cette fois-ci, nous n’aurons pas “l’angoisse du dimanche soir” où on ne sait pas trop où on va ; nous avons un peu anticipé la suite et avons déjà quelques pistes, que nous annoncerons dans quelques semaines.

Article publié dans le Boxoffice Pro du 1er avril 2026

@ Manuel Moutier

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