Live Session Boxoffice Pro : La relance des cinémas indépendants européens

Cinema Ideal à Lisbonne © Europa Cinemas

Alors que les salles de cinéma commencent à rouvrir leurs portes à travers le continent, plusieurs membres du réseau Europa Cinemas se sont réunis mercredi 27 mai pour échanger sur le pendant et l’après confinement, et la nécessité de rester unis !

Participants :

Claude-Éric Poiroux, directeur général d’Europa Cinemas, fondateur et exploitant des 400 Coups d’Angers (France) 
Christian Bräuer, président de la CICAE, secrétaire général d’Europa Cinemas et directeur du groupe Yorck Kino (Allemagne)
Madeleine Probst, exploitante du Watershed de Bristol (Royaume-Uni) et vice-présidente d’Europa Cinemas 
Catherine Lemaire, programmatrice des cinémas Les Grignoux (Belgique), membre d’Europa Cinemas
Pedro Borges, directeur du Cinéma Ideal de Lisbonne, distributeur Midas Films (Portugal), membre d’Europa Cinemas

Exploitants en Allemagne, en Belgique ou au Portugal, ils vivent des situations différentes selon les territoires, mais partagent les mêmes convictions, dont celle de diffuser des films européens, et en cela fédérés au sein d’Europa Cinemas. Représentant plus de 3 000 écrans dans 43 pays, le réseau est soutenu par la Commission européenne à travers son programme Europe Creative. Bonne nouvelle : il vient d’allouer un soutien exceptionnel de 5 millions d’euros, a annoncé Claude-Éric Poiroux lors de cette live session du 27 mai. « Cette aide va être distribuée aux salles du réseau, en plus de la subvention habituelle, dès le mois de juin et non pas à l’automne. La Commission européenne a reconnu l’importance des salles de cinéma, qui vont pouvoir toucher d’un seul coup entre 20 000 et 50 000 euros. » 

Des salles pour lesquelles le message a été clair pendant toute la durée de la crise : fermées mais ouvertes ! « Les exploitants du réseau sont en temps normal très actifs sur les réseaux sociaux, et l’ont été nettement plus pendant ces trois mois et demi », souligne le directeur général d’Europa Cinemas.  De la diffusion à la création de contenus sur leurs sites, de l’organisation de quizz en passant par des séances pour enfants et des live sur Facebook, « c’était très enthousiasmant, mais cela ne remplace pas les rencontres en chair et en os, qui sont le cœur de notre métier », tempère toutefois Catherine Lemaire des Grignoux en Belgique. Aux 400 coups d’Angers, le hall a été ouvert à un maraîcher local, et Claude-Éric Poiroux dit avoir « retrouvé les queues dans la rue, autour de la salle, ouverte pour l’occasion ». Et si dans la plupart des pays certaines plateformes, comme Picl, Contracorriente ou La Vingt-Cinquième Heure, ont permis de proposer des séances virtuelles émises par la salle, reste que « le partenariat avec les plateformes n’est pas un business model pour nous »,  souligne Madeleine Probst du Watershed de Bristol. « Notre priorité maintenant, c’est de relancer l’expérience cinéma. »  

Les 400 Coups à Angers © Europa Cinemas

Ouvertures échelonnées à travers l’Europe… et à travers chaque pays

Mais pour parler de relance, quand et comment faut-il rouvrir les salles ? Christian Bräuer rappelle que la situation est particulière en Allemagne, où la politique culturelle relève des Länder, qui décident aussi de la fermeture ou réouverture des cinémas. Et si 9 sur 16 ont autorisé les salles à rouvrir fin mai, moins de 10 % des cinémas ont repris leur activité. « En effet, les règles sanitaires sont quasiment impossibles à tenir : 1m50 de distanciation physique doit être garanti et on ne peut pas vendre de confiserie. Le gouvernement allemand a parlé de date de réouverture avant de parler des conditions sanitaires. » 
Pour le moment la plupart des Länder ont triplé leurs subventions aux salles art et essai, leur permettant de survivre, mais pour l’exploitant du groupe Yorck Kino, « le pire est à venir : nous gérons souvent de petites exploitations, de moins de 100 fauteuils. Si elles ne peuvent remplir qu’à 20 % de leur capacité pour respecter les distances, financièrement ce serait mieux de rester fermé. » Même problème en Angleterre, où les distances à respecter entre personnes sont de deux mètres, incitant beaucoup d’exploitants à patienter jusqu’en septembre. Et bien sûr, la plupart des cinémas européens attendent la reprise du marché international et préconisent de rouvrir en juillet. 

Au Portugal, le gouvernement a annoncé mi-avril que les cinémas pourraient rouvrir le 1er juin. Mais là aussi, les trois plus gros circuits du pays préfèrent attendre le 2 juillet et la sortie de Tenet et Mulan. La situation est différente pour les salles indépendantes et pour Pedro Borges, exploitant à Lisbonne mais aussi distributeur de Portrait de la jeune fille en feu, sorti au Portugal deux jours avant la fermeture, « il faut une phase de transition psychologique, pour convaincre le public que le cinéma est sans danger. Nous allons rouvrir dès que possible dans le but de regagner la confiance, même si c’est une catastrophe économique. Et nous avons décidé de proposer cet été toutes les places soit à 5 euros, ou à un nouveau tarif de soutien à 10 euros. »  
À Bristol, Madeleine Probst semble moins pressée : « La crise a été mal gérée en Angleterre sur le plan sanitaire et le public pense que la réouverture des salles est motivée par l’économie et non pas pour le bien du peuple. Nous voulons respecter la prudence de nos spectateurs. Les cinémas ne sont pas des lieux essentiels comme les pharmacies, mais des lieux de plaisir : nous ne cherchons pas à ouvrir à tout prix mais à offrir une belle expérience au public. » 

Le Watershed à Bristol © Europa Cinemas

Quant à l’offre pour la réouverture, si les multiplexes craignent de manquer de films porteurs, le distributeur portugais Midas Films redoute parallèlement un embouteillage de tous les films dont la sortie a été suspendue pendant le confinement. En Belgique, l’exploitante des Grignoux espère des incitations de l’État pour que les distributeurs sortent des films cet été. Des aides à la diversité nécessaires aussi en Grande-Bretagne, où le marché est encore plus dominé par le cinéma US. « Les indépendants doivent trouver leur Christopher Nolan et les distributeurs doivent être en confiance pour mettre de l’argent pour la relance », estime Madeleine Probst. 

D’autant plus qu’il manquera, cette année, le lancement des festivals. Claude-Éric Poiroux rappelle que dans les salles du réseau, les films européens représentent 6 séances sur 10 et sont très liés aux festivals. « Sans la vitrine de Cannes ou Locarno, tous ces films d’auteur perdent une notoriété très difficile à retrouver par nous-mêmes. On peut deviner la quarantaine de films européens qui auraient du être en sélection mais on se sent seuls pour  leur donner toute leur dimension. Même si le réseau Europa Cinemas est fort pour éclairer et donner de la valeur, on va le payer pendant plusieurs mois. »  

Jeune public et public jeune

La reprise sera difficile aussi pour le jeune public, en particulier scolaire. Aux Grignoux, le dispositif  « écran large sur tableau noir«  représente 40 000 entrées à Liège. Catherine Lemaire, pour laquelle l’éducation aux images est « le noeud de notre travail », redoute que les écoles n’aient pas la permission de sortir pendant toute la saison prochaine. Et pour toucher un public jeune hors-scolaire, elle estime qu’« il faut varier la programmation, proposer aussi des blockbusters, en VO, pour ne pas être perçu comme un ciné élitiste ». Avis partagé par Claude-Éric Poiroux : « Les jeunes viennent de passer plus de trois mois sans grand écran, il va falloir aller les chercher là où ils sont et ne pas les rebuter avec le mot « art et essai » ». Du côté du Watershed de Bristol, Madeleine Probst pense au contraire qu’il faut se démarquer en privilégiant une ligne alternative. « Il y a des films mainstream dans tous les cinémas de Bristol. En musique, la scène alternative marche très bien auprès des jeunes et on est souvent étonné de voir quels sont leurs choix de films. » 

Pour une collaboration renforcée

Reste que de façon générale, la période doit inciter plus que jamais à valoriser le label art et essai. Pour Christian Bräuer, qui préside la CICAE, « nous devons travailler avec les distributeurs autour de stratégies et campagnes communes, au niveau international pour être compétitifs face aux plateformes ». Les salles indépendantes, ancrées dans la communauté locale doivent aussi être ouvertes au monde global. « Nos salles sont des étoiles qui seules ne sont rien mais ensemble forment une magnifique voie lactée. » L’union, ce doit être la force des cinémas, « qui face à des secteurs vitaux comme l’hôpital, ne doivent pas apparaître comme un secteur éclaté », estime Madeleine Probst, se félicitant de l’aide précieuse en Angleterre du Film Audience Network, initié par le British Film Institute et financé… par la loterie nationale. En Belgique francophone, qui compte seulement 11 cinémas art et essai et pas de structure qui les fédèrent, « la crise nous as forcés à travailler ensemble. On doit relancer les animations, prendre le pouls de la société et débattre : c’est la force de nos salles indépendantes. » 
Certes, la reprise ne sera pas facile, mais Claude-Éric Poiroux reste optimiste.« Nos cinémas s’en sortiront car ils sont des lieux d’attirance et d’amitié. Rappelons que le réseau Europa Cinemas représente 500 millions de chiffre d’affaires, dont 300 avec des films européens, qui réalisent près de 80 % de leurs entrées dans nos salles. » Et le directeur du réseau annonce préparer la rentrée, avec des organisations telles que Europa Distribution, UniFrance, German Films et de nombreux talents, autour d’un événement qui mettra en valeur les salles et les films. « On fera parler de nous à la rentrée ! »

Le replay de la Live Session à retrouver ici.

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