François Aymé : « Nous avons besoin d’une perspective forte et politique sur trois ans »

©Isabelle Negre

ENTRETIEN – Les Rencontres nationales art et essai, délocalisées à La Rochelle et qui inaugurent en cette fin d’été les discussions publiques de la filière face à la crise, n’ont jamais autant été attendues. Alors que l’AFCAE, comme l’ensemble de la FNCF, a émis ses propositions pour un plan de sauvegarde des salles, son président revient sur les mesures attendues… dans la durée.

Alors que les rencontres débutent ce mardi, quel est votre état d’esprit et quelles sont vos attentes ?

Je me sens à la fois inquiet et heureux. Même si les salles sont en majorité ouvertes, que les sorties sont variées et intéressantes, chacun sait que le contexte et les chiffres sont catastrophiques. Nous sommes impatients de nous retrouver entre exploitants et distributeurs, pour échanger, réfléchir, nous confronter, et aussi discuter avec les pouvoirs publics. Mon attente se porte bien sûr sur l’annonce de mesures économiques et financières concrètes. Si ce n’est pendant les rencontres, dans la foulée. 
L’autre impatience, c’est de découvrir douze films issus de la sélection cannoise 2020, sachant que Thierry Frémaux sera présent à La Rochelle pour l’ouverture. Les exploitants ont besoin de recharger les batteries, de s’enthousiasmer. Notre métier n’est pas seulement de maintenir nos salles dans le quotidien difficile actuel ; c’est aussi d’avoir des coups de cœur et de retrouver de la motivation. C’est pour cela que nous avons voulu maintenir un rendez-vous national, malgré le contexte compliqué.

Il y a deux mois, vous nous faisiez part des demandes de l’AFCAE pour pallier à la crise. Vous avez depuis communiqué dix propositions au CNC et au ministère de la Culture. Quelles sont les principales ?

Nous avons adressé fin juin des propositions et avons rencontré la nouvelle ministre fin juillet. Les mesures d’urgence rejoignent celles formulées par la FNCF et se chiffrent à 150 millions d’euros. Parmi elles, le maintien du budget du CNC, la poursuite du chômage partiel jusqu’à fin décembre et des aides à la distribution, la suspension voire l’annulation des loyers des cinémas. Nous demandons aussi que la dette Cinenum soit effacée afin de fluidifier l’accès aux films des salles concernées et plus clairement, dans la continuité de cette idée, que ce dernier soit possible dès la 2e semaine maximum [voir le Boxoffice Pro 387 du 17 juin, ndlr].

Concernant les mesures sur le long terme, il faut d’abord souligner que le cinéma français a déjà connu de nombreuses crises, bien que celle-ci soit la pire. Le secteur s’est à chaque fois relevé, parce que les professionnels et les pouvoirs publics ont pris des mesures très fortes. Par exemple, dans les années 80, la création de l’ADRC, du Médiateur du cinéma et des dispositifs nationaux d’éducation à l’image n’ont pas été des gestes anodins, mais des actes politiques forts. En parallèle, se sont opérés des changements de modèle : l’apparition des complexes dans les années 70, des multiplexes dans les années 90, ainsi que les cinémas associatifs, municipaux et indépendants qui ont développé un travail d’animation important ou des concepts architecturaux nouveaux.

« Notre modèle économique et notre politique de programmation et d’animation doit aujourd’hui évoluer. »

Nous pensons que notre modèle économique et notre politique de programmation et d’animation doit aujourd’hui évoluer. Le CNC et le ministère de la Culture d’un côté et les collectivités de l’autre travaillent le plus souvent en parallèle. C’est le moment de se concerter et de repenser les aides de façon simultanée. Ainsi, nous demandons un contrat d’objectifs et de moyens, piloté par le CNC, le ministère, les régions, départements et villes sur une période de trois ans. C’est un point essentiel pour éviter d’avancer au coup par coup. Il faut qu’il y ait un signal politique auprès des exploitants, qui sont inquiets et voient fondre leur trésorerie, afin qu’ils puissent avoir une perspective, sur la base d’un cahier des charges qualitatif mais accessible. Il faut aussi envoyer un signal fort aux banques, aux partenaires, aux écoles et au public.

Parmi nos propositions, nous voulons créer des postes de médiateurs culturels dans tous les lycées en remplacement du Pass culture, de manière à mettre en place une politique culturelle de moyen terme cohérente. Aujourd’hui, un adolescent regarde à 95 % des films américains. 70 millions d’euros sont affectés au Pass culture et depuis quatre ans, il n’y a aucun résultat. Il faut en tirer les leçons et repartir du bon-pied. Les cinémas ont un rôle à jouer dans le travail d’éveil à la curiosité. Les résultats ne seront pas immédiats mais c’est essentiel. La transmission de la culture prend du temps. Nous devons proposer en parallèle des logiques plus lentes mais plus vertueuses.

Au-delà du soutien des pouvoirs publics, comment les salles doivent-elles s’adapter aux évolutions que la crise a accélérées ?

Un changement de comportement des spectateurs était déjà à l’œuvre et s’est amplifié avec la pandémie. Face à cette exigence, nous avons aujourd’hui l’obligation d’apporter une valeur ajoutée plus importante. La salle de cinéma doit être encore plus qualitative, non seulement via sa programmation mais aussi par son travail d’accompagnement, d’animation, de communication. Et cela passe par un soutien des collectivités. On parle ici du facteur humain. Quand on sort dans une salle, non seulement il faut être bien accueilli, voir un film en exclusivité, avoir le confort technique mais en plus, savoir que ce cinéma a une âme et une ligne éditoriale. Les exploitants savent que les spectateurs y sont de plus en plus sensibles. Nous avons le savoir-faire mais il faut l’entretenir et l’amplifier pour garder le lien. 

« Le cinéma a toujours été une industrie, mais il s’est toujours organisé pour qu’il y ait une place pour les artistes. Notre crainte est que cette place disparaisse. »

Vis-à-vis de ces changements de comportements de consommation, faut-il adapter ou assouplir la chronologie des médias et composer avec les nouveaux acteurs du marché ?

La préservation de la diversité et le développement du réseau de salles ne se sont pas faits par la dérégulation, mais par une régulation très suivie. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien changer, mais qu’il faut garder les principes de notre écosystème, dans lequel chacun a sa fenêtre d’exclusivité et participe aux efforts de la production. Je sais bien que ce n’est pas le mouvement actuellement en cours aux États-Unis, mais l’enjeu n’est pas que commercial, il est culturel et social : la salle de cinéma est le seul lieu culturel ouvert à tous, tous les jours et sur tous les territoires ; il est essentiel de maintenir ce réseau. L’autre rôle de la salle de cinéma est d’être la vitrine de la production indépendante. Nous avons perdu notre vision de l’exception culturelle, qui reste l’enjeu de la chronologie des médias. Certains films ne cadrent pas avec les opérateurs de VOD ou les plateformes. La démarche de ces dernières n’est pas de révéler des talents mais de créer des séries addictives dans une logique purement commerciale entretenant des comportements gloutons. Si l’on ne maintient pas une vraie régulation, nous mettons en péril la diversité du parc cinématographique et de la production pour nous retrouver avec une diffusion à 90 % anglo-saxonne. Le cinéma a toujours été une industrie, mais il s’est toujours organisé pour qu’il y ait une place pour les artistes. Notre crainte est que cette place disparaisse, que le mainstream l’emporte sur tout le reste. Aujourd’hui, les enjeux économiques se jouent à une échelle mondiale qui empêchent de réguler au niveau national. Pourtant, sans volonté très forte qui porte sur le moyen terme, nous risquons de nous rendre compte dans quelques années qu’il est trop tard.

Avez-vous le sentiment d’être entendu par les pouvoirs publics?

Nous aurons la réponse bientôt. Il y a une vraie urgence sinon des salles vont fermer. Si 50 % d’entre elles sont aujourd’hui classées art et essai, c’est le résultat d’un travail de 70 ans, dont une grande partie peut être ruinée en quelques mois. Évitons que la mise en place de l’avance sur recette, du classement art et essai, du mécanisme de soutien ne soit balayée d’un seul coup par la pandémie et par un manque de prise de conscience et de réactivité des pouvoirs publics. Nous commençons à être impatients. Nous attendons des annonces concrètes et rapides mais aussi une perspective, pour redonner à la filière des signaux d’espoir.

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