Dexter Fletcher : « J’espère que le succès de Bohemian Rhapsody donnera envie aux gens d’aller voir Rocketman »

Dexter Fletcher par Gavin Bond. ©Paramount Pictures

INTERVIEW – À l’occasion du CinemaCon de Las Vegas, Boxoffice a rencontré Dexter Fletcher, réalisateur de Rocketman (29 mai, Paramount), biopic musical et fantasmagorique sur la légende Elton John présenté hors compétition au Festival de Cannes ce jeudi 16 mai. Le réalisateur de l’ombre de Bohemian Rhapsody est en passe d’entrer dans la lumière.

Quelques mois après la sortie de Bohemian Rhapsody, le public s’apprête à découvrir Rocketman… Quel enchaînement !

C’est une drôle d’histoire, pas vrai ? J’étais déjà lié au projet Bohemian Rhapsody quand le film était encore chez Sony, en 2016, peut-être 2015. À l’époque, ma vision du film ne correspondait pas vraiment à l’idée qu’ils en avaient. Je voulais faire quelque chose de plus provocant. Ensuite, j’ai commencé à travailler sur Rocketman. Quand Paramount et le producteur Matthew Vaughn [également réalisateur de Kingsman, NDLR] m’ont dit qu’ils voulaient un musical “rated R”, je savais que j’étais au bon endroit ; c’est exactement ce que je voulais faire avec Bohemian Rhapsody. J’ai donc saisi ma chance et pu exprimer toute l’ambition et la ferveur que j’avais pour Bohemian Rhapsody. Quand le tournage a connu des problèmes, la Fox, qui avait récupéré le film et avec qui j’avais travaillé sur Eddie the Eagle, a pensé à moi. J’étais alors en pré-production de Rocketman. C’est l’un de ces hasards de la vie, quand le destin nous met au bon endroit au bon moment.

Contrairement à Bohemian Rhapsody, Rocketman est un vrai musical, ponctué de séquences fantastiques retraçant l’ascension fulgurante du jeune Londonien Reginald Dwight, depuis la création de son personnage de scène flamboyant à son coming out, en passant par ses combats contre la boulimie et la cocaïne.

En faisant des biopics, j’ai appris l’importance de la licence poétique. Elle est indispensable pour raconter une histoire et insuffler une dynamique et une fantaisie qui embarquent le spectateur. Dans Rocketman, Elton John s’appuie sur sa mémoire, qui est par essence faillible. C’est un formidable ressort de narration et une matière très excitante à travailler en tant que réalisateur : les souvenirs du personnage ne sont pas fiables mais confus, en raison des abus de drogues. On ne regarde pas le film depuis l’extérieur, on est avec Elton dans son histoire, avec toutes les fissures et les oublis que cela implique. Il était à la production déléguée et son mari David Furnish à la production, et le scénariste Lee Hall (Billy Elliot) et moi-même avons eu toute latitude pour plonger dans les heures les plus sombres de sa vie. Il n’a jamais tenté de se dérober ou de cacher des éléments ; il voulait que l’on raconte les choses telles qu’elles étaient. Si nous n’avions pas été honnêtes, les spectateurs auraient vu le film comme une hagiographie complaisante et superficielle. Nous racontons l’histoire d’un survivant, d’un homme qui a combattu ses démons. C’est une histoire universelle à laquelle chacun peut s’identifier.

©2018 Paramount Pictures. All Rights Reserved. David Appleby.

Après le succès extraordinaire de Bohemian Rhapsody, comment avez-vous réagi à votre absence de crédit en tant que réalisateur ?

J’ai été crédité pour mon travail de production, ce que j’ai apprécié. Rami Malek m’a également salué dans son discours aux BAFTA. Je n’ai pas accepté de rejoindre l’aventure pour avoir un crédit, j’étais fier d’en faire partie. Je suis si heureux pour Rami, pour Queen, pour la Fox et tous ceux qui ont contribué au film. Bien sûr, j’espère que Rocketman connaîtra un succès similaire, car je porte ce projet depuis ses tout débuts. Mais quelque chose de spécial s’est passé avec Bohemian Rhapsody, bien au-delà des critiques, plutôt mitigées, mais auprès du public, qui a tout renversé sur son passage. Les gens ont adoré, sont retournés le voir plusieurs fois. J’espère que le succès de Bohemian Rhapsody leur donnera envie d’aller voir Rocketman. Comparaison n’est cependant pas raison. Rocketman est une expérience très différente, il s’agit d’une vraie comédie musicale. Mon postulat de départ était le suivant : si l’on voyait ce spectacle sur une scène, tout le monde chanterait. Si nous voulons faire une comédie musicale, tout le monde doit donc chanter. Et tout le monde a son moment : Taron Egerton est un chanteur remarquable ; Jamie Bell, qui joue son parolier historique Bernie Taupin, ne savait pas s’il en était capable mais a chanté merveilleusement Goodbye Yellow Brick Road. Richard Madden n’avait jamais chanté auparavant. Si l’on pouvait en un claquement de doigts transférer le film sur une scène, nous assisterions à un vrai spectacle musical.

Quelle est l’importance de voir Rocketman au cinéma ?

C’est capital ! J’imagine que tout le monde vous répète la même chose, mais c’est vrai. Il n’y a rien de mieux que de la musique et des images dans une pièce plongée dans le noir, où tout un groupe de personnes est assis et partage la même expérience. Particulièrement les comédies musicales, qui transcendent les genres. Nous sommes encore davantage dans le moment, dans le spectacle et l’évasion, grâce à des chansons intemporelles. C’est aussi vieux que le cinéma : un piano, une projection, de la musique et des images réunies. C’est très agréable d’être dans son propre salon, mais c’est encore mieux de sortir et de partager cela. Ce sera toujours là, car les adolescents auront toujours besoin d’un endroit où se faire des câlins. Chez eux, c’est impossible. Enfin, c’est ma théorie.

©2018 – Paramount Pictures

Plus de quarante ans après vos débuts, quel regard portez-vous sur votre carrière ?

Je suis satisfait d’être arrivé là où j’en suis. J’ai le sentiment que toutes les étapes de ma carrière m’ont conduit à ce moment, d’une manière ou d’une autre. C’est un sentiment très agréable, car je sais que quelle que soit la carrière du film, j’en suis fier et j’ai donné tout ce que j’avais pour y arriver, depuis mes débuts à 9 ans auprès d’Alan Parker, puis mon travail avec Derek Jarman, David Lynch, Stephen Frears, Ken Russell, Hugh Hudson, David Puttnam, John Hurt, Bob Hoskins, Alan Rickman… J’ai besoin de faire le point, car à l’époque, je n’en ai pas profité autant que j’aurais pu. Ce n’est que maintenant, avec une certaine sagesse rétrospective, que je peux dire que c’est une partie de ce que je suis, de mon héritage. J’ai été chanceux de rencontrer des personnes qui ont été de grandes influences et qui m’ont tant donné. Ce que j’ai le plus appris de toutes ces rencontres et que j’ai aussi vu en Elton John, c’est cette capacité à reconnaître le talent chez les autres. Je l’ai appliqué à Taron en me demandant comment l’aider, comment l’amener à donner le meilleur de soi. C’est l’une des meilleures expériences qui soient et j’essaie de l’appliquer à tous ceux avec qui je travaille. J’ai beaucoup de chance.