Congrès FNCF 2025 : Rencontre avec Anne-Claire Brunet et Olivier Aubry, coprésidents de la branche moyenne exploitation

Les réunions des représentants des trois branches auront lieu mardi 23 septembre à Deauville. À leur approche, le duo qui assure désormais la présidence de la branche des cinémas réalisant entre 75 000 et 500 000 entrées annuelles alerte sur la fragilité économique de la moyenne exploitation et plaide pour un soutien à la hauteur de son rôle culturel et territorial.

« Aujourd’hui, nous pouvons dire que l’ensemble de la branche est confronté à un panel sans précédent de difficultés »

Comment envisagez-vous votre récente présidence de branche ?

Olivier Aubry : C’est la deuxième fois que la moyenne exploitation a une coprésidence, mais la première fois, c’était le résultat d’un vote ex aequo. Dans notre cas avec Anne-Claire, nous nous sommes présentés à deux, avec, au-delà de la volonté de parité, celle de représenter les membres de notre branche dans leur plus large diversité.

Anne-Claire Brunet : Entre mon établissement à Dreux, qui est dans la “moyenne haute” et celui d’Olivier à Bayeux, qui a récemment intégré la moyenne exploitation en dépassant les 80 000 entrées, et sans oublier les préoccupations des personnes en activité sur plusieurs sites, nous sommes en mesure de témoigner de toutes les situations des membres de notre branche… particulièrement en ce moment.

En effet, dans le contexte de fréquentation que l’on connaît, quel est l’état de santé de la branche ?

A-C. B. : Aujourd’hui, nos établissements accusent au mieux -18 % de fréquentation… avec des situations critiques pouvant atteindre -70 %. Des baisses qui se traduisent directement dans nos comptes, nos entrées reflétant directement notre chiffre d’affaires. Aujourd’hui, nous pouvons dire que l’ensemble de la branche est confronté à un panel sans précédent de difficultés : nous ne générons pas assez de marges pour faire face à nos charges, ni réinvestir pour rester compétitifs. Objectivement, nous ne faisons qu’essayer de maîtriser le quotidien et que choisir… nos dettes. 

O.A. : Ce qui se passe depuis le début de l’année, ce n’est pas un trou d’air, mais une crise structurelle, que des succès exceptionnels comme Un p’tit truc en plus, Le Comte de Monte-Cristo ou encore En fanfare ont masquée en 2024… mais qui ne sont pas là cette année. Un bon nombre de représentants tirent la sonnette d’alarme depuis longtemps, notamment sur la grande fragilité de certains.

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Quelles sont vos principales attentes vis-à-vis des pouvoirs publics ?

O.A. : Le CNC doit aller plus loin qu’un simple soutien à l’analyse économique des salles les plus en difficulté. Ce n’est pas normal de devoir recourir à son fonds de soutien automatique pour maintenir une trésorerie, qui fond pas ailleurs comme neige au soleil. Depuis la sortie du Covid, on a trouvé de l’aide pour la grande exploitation, pour les itinérants, pour l’art et essai… et à la moyenne exploitation, qui n’a rien eu, on leur dit d’aller voir leurs collectivités….

A-C. B. : Il ne faut d’ailleurs pas croire que les exploitants n’ont pas été proactifs auprès de leurs collectivités territoriales ; cela fait longtemps que nous dialoguons, mais elles aussi ont des difficultés. La période de campagne électorale va, pour certains, être favorable au soutien d’aménagements culturels, mais pas pour tous. Or si la moyenne exploitation privée indépendante, qui est en danger économique immédiat, disparaît, c’est toute une diversité d’aménagement du territoire qui disparaît. Veut-on vraiment une concentration des typologies de salles aux extrêmes ? 

En parlant de concentration, comment percevez-vous l’engagement, récemment annoncé, de Canal+ auprès d’UGC ?

O.A. : Nous ne pouvons que nous réjouir qu’une entreprise française entre dans le capital d’une autre entreprise française. Même si Canal+ peut parfois déranger, il apporte chaque année beaucoup d’argent au cinéma français.

A-C. B. : Si la grande exploitation disparaissait, nous disparaîtrions aussi ; ce rapprochement consolide l’équilibre global de la filière.

Avez-vous eu des réponses aux interrogations soulevées par l’application de la réforme art et essai, notamment après les notifications et notations issues des commissions ? 

A-C. B. : La vague d’appels de cet été dénote d’une montée en puissance des insatisfactions ; les “notes”, non expliquées, sont aussi mal vécues que les montants attribués. Nous avons l’impression d’être jugés comme des cancres, avec des 1, 2 ou 3 sur 20, sans que notre travail d’exploitants soit réellement pris en compte. Cette prime est censée récompenser un engagement, et elle reste souvent bien en deçà des investissements dans la démarche. La composition des commissions interroge également : être évalués par nos pairs exploitants peut être une source de progrès, mais se faire juger par des gens qui ne connaissent pas notre métier, comme c’est le cas dans les faits, nourrit un profond malaise.

O.A. : L’enveloppe globale de l’art et essai a certes augmenté, mais la quasi-totalité des cinémas de taille moyenne ont vu leur prime baisser. On nous incite à programmer des films de la diversité, parfois difficiles pour notre public, puis, dans le même temps, on pénalise ces choix avec une prime réduite et des notes très basses. J’ai moi-même obtenu le label Jeune Public, mais avec une aide inférieure à celle de l’an passé… Nous ne comprenons plus la logique.

Vos membres concernés ont-ils pu finaliser leurs engagements de programmation ?

A-C. B. : Les engagements de programmation devaient être finalisés fin août. Mais pour beaucoup, il s’agit de vœux pieux irréalistes, des promesses intenables face aux pressions des distributeurs en matière de séances et qui ne négocient plus les pourcentages avant la 5e ou la 6e semaine (contre la 3e auparavant), ne consentant plus qu’à des baisses de 2-3 % par semaine (contre les habituels 5 %). Pendant ce temps-là, nous continuons à payer leurs frais techniques – de chargement, de création de logs… – et au terme d’une modernisation coûteuse, notre matériel se révèle moins réparable et moins durable. 

O.A. : Certes, certains films ou distributeurs – qui ont aussi leurs difficultés – posent plus de problèmes que d’autres, mais nous, exploitants, subissons pleinement ces déséquilibres. Il y a quelque chose qui ne tourne plus rond dans l’économie de notre métier. Nous avons davantage de salles, de films, mais nous ne referons plus 200 millions d’entrées. On nous a poussés à aller vers “le haut”, vers le premium… et maintenant que nous avons des salles très correctes, nous n’avons plus de titres qui correspondent aux attentes du public. Un peu comme si nous avions une belle Ferrari… mais pas d’essence ! 

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Dans l’ensemble, comment jugez-vous la capacité du comité de concertation exploitants-distributeurs à résoudre les problématiques de programmation ? 

A-C. B. : Certes, cette commission a le mérite d’exister, et nous saluons tout le travail et l’engagement de ses membres bénévoles, qui n’ont pas encore eu le temps de produire pléthore de recommandations. Mais il faudra qu’elles soient plus réalistes : en ce qui concerne la première recommandation sur l’organisation des avant-premières, il ne faut pas oublier que ce sont les distributeurs qui les proposent …

O.A. : Nous attendons donc impatiemment que la commission entre dans le dur.

L’éducation à l’image, au cœur des débats cette année au Congrès, est fréquemment abordée en lien avec le pass Culture. La branche a-t-elle pleinement pu s’emparer de ses possibilités ? 

O.A. : Il est évident que le volet collectif du pass Culture a sécurisé le financement des dispositifs existants. Mais une enveloppe doit être équitable, et dans la logique du “premier arrivé, premier servi”, les seuls qui peuvent y accéder sont les cinémas qui disposent d’un personnel dédié à l’éducation aux images et qui peuvent rapidement contacter les établissements scolaires… ce qui n’est pas le cas de la moyenne exploitation privée.

A-C. B. : Sans oublier que parmi les autres modes de financement de l’éducation à l’image, les établissements scolaires et les cinémas ne sont pas accompagnés de la même manière par les collectivités et qu’il y a de grandes disparités en fonction des territoires. Comment pourrons nous continuer à parler d’égalité des chances en matière d’éducation à l’image si les dispositifs péréclitent dans les cinémas de la moyenne exploitation, largement représentée dans les petites et moyennes villes ?

Propos recueillis par Ayşegül Algan

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