Entretien avec Grégory Tilhac (Chéries-Chéris) – Briser le plafond de verre

© Aylau Tik

« Il faudrait que le CNC instaure des aides à la diffusion des films LGBT »

À l’approche de la 31e édition du festival Chéries-Chéris, qui se déroulera du 15 au 25 novembre prochains à Paris, son directeur artistique et délégué général revient sur les obstacles auxquels se heurtent les tentatives de diffusion des films LGBT… alors que la production n’a jamais été aussi florissante.

Vous occupez votre poste à Chéries-Chéris depuis 2018. Quel a été votre parcours avant d’en arriver là ?

Je viens d’un petit village des Hautes-Pyrénées, d’une zone où il n’y avait qu’un seul cinéma art et essai aux alentours, à savoir Le Parvis à Ibos. Comme j’habitais à plusieurs dizaines de kilomètres et que mes parents étaient de condition modeste, j’y allais rarement, et ma cinéphilie s’est construite loin des salles. C’est donc avec la télévision, à l’adolescence, que j’ai forgé ma culture cinématographique LGBT, à travers des œuvres comme Les Roseaux sauvages de Téchiné, Querelle de Fassbinder, Les Nuits fauves de Cyril Collard… 

Cette frustration de ne pas pouvoir accéder facilement aux films, en particulier LGBT, en province, m’a conduit vers la distribution. Après plusieurs expériences, notamment chez Pyramide et Ciné-Tamaris, j’ai intégré en 2015 Épicentre Films en tant que responsable de la distribution. Là-bas je me suis occupé de nombreux titres LGBT comme Théo et Hugo dans le même bateau (2016), L’Ornithologue de João Pedro Rodrigues (2016) ou encore Brothers of the Night de Patric Chiha (2017), et j’ai pu me rendre compte directement des difficultés spécifiques à distribuer ce type de films. Et ça vaut pour les grandes comme les petites villes.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées sur les films LGBT ?

Il s’agit surtout du refus des exploitants de les diffuser, ce qui amène  les distributeurs à adopter un plan de sortie très resserré. Par exemple, chez Épicentre, nous avions un plafond de verre de 30 copies pour ces films. Maintenant, avec la fin des VPF, les distributeurs peuvent toucher 40 établissements en allant dans des plus petites zones, mais ces territoires offrent un potentiel d’entrées plus limité, tandis que les grandes villes et les salles prescriptrices restent souvent inaccessibles. Cela s’observe bien entendu chez les deux distributeurs spécialisés, Outplay et Optimale, mais aussi chez n’importe quelle autre structure sortant un film LGBT.

Pourquoi tant de refus ?

Beaucoup d’exploitants affirment qu’ils n’ont pas de public LGBT, mais il faut justement aller le chercher en mobilisant le tissu associatif local, car il y en a absolument partout sur le territoire. Ce travail est souvent effectué par le distributeur, qui organise à ses frais des séances événementielles. Cependant, à force de ne pas programmer cette typologie de films, le public concerné ne vient plus en salles et se reporte sur les plateformes. Donc le serpent finit par se mordre la queue.

De plus, cela sous-entend que les films LGBT ne sont pas universels, et ne s’adressent qu’à un public “concerné”. Or, des spectateurs hétérosexuels peuvent aussi être intéressés par ces œuvres. Les jeunes générations ont, par exemple, beaucoup d’appétence à l’égard de ce cinéma, et on le remarque à Chéries-Chéris où on a accueilli 19 500 spectateurs l’année dernière.

Mais objectivement, n’y a-t-il pas une crainte de représailles quand on en programme un film LGBT ?

C’est en effet quelque chose qui peut jouer, surtout dans le cas des salles municipales. De nombreux exploitants sont probablement frileux de diffuser ce type d’œuvres car ils anticipent les réactions des élus, mais aussi de certains spectateurs quant aux scènes de nudité, considérées comme “choquantes” dès lors qu’elles sont homosexuelles.

Comment la situation pourrait-elle être améliorée ?

Il faudrait que le CNC mette en place des aides spécifiques à la distribution des films LGBT, en plus d’une subvention incitative à leur programmation par les salles. Aujourd’hui, il est régulièrement question de la parité, de l’importance de diffuser des réalisatrices… Je pense que la problématique LGBT est indissociable de cette cause, surtout que les réalisatrices sont, en l’occurrence, très bien représentées dans le cinéma queer.

Et y a-t-il une production suffisamment florissante pour accompagner cet élan ?

Bien sûr ! À la création de Chéries-Chéris en 1994, il y avait principalement quatre pays représentés : la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Aujourd’hui, la production est mondialisée et nous accueillons cette année un record de 40 nationalités ! Et surtout, il y a de plus en plus de films LGBT visant le grand public. C’est par exemple le cas d’Alice Douard avec Des preuves d’amour (Tandem, 19/11/25), dans un registre très fédérateur. De même pour le film d’ouverture, Pillion de Harry Lighton (Memento, 01/04/26), romance BDSM dans le milieu des bikers gays qui aura, je pense, la même importance qu’ont eu des titres comme Le Secret de Brokeback Mountain, L’Inconnu du lac, La Vie d’Adèle, Carol ou Call Me By Your Name.

La programmation de Chéries-Chéris est à retrouver sur le site du festival.

© Aylau Tik

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